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En pleine réforme de la police belge, l’inspecteur Barthélemy Dussert est chargé de mener l’enquête sur la disparition d’un obscur écrivain, Laurent Legris, originaire du même village que lui. Il reçoit régulièrement des fragments littéraires, signés d’un certain Jacques Travers, dont le style ressemble étrangement à celui de Legris. L’enquête professionnelle se double d’une quête personnelle : Barthélemy, ce doux mélancolique, va-t-il déclarer son amour à Katrien (Catherine en français), sa coéquipière pour le moins taciturne ? Qui ou quoi préoccupe à ce point la jeune femme, au point qu’elle ne souhaite plus faire équipe avec Barth ?

L’ombre de Wilfred Owen plane sur le roman : à ses heures perdues, Barthélemy traduit les poèmes et les lettres de ce lieutenant anglais mort à 25 ans, à quelques jours de la fin de la 1e guerre mondiale. Il organise avec son supérieur et ami, Sébastien Delcominette (un nom qui ne s’invente pas…), les cérémonies de commémoration à Ors, petit village perdu dans le Cambrésis, où repose Wilfred.

La musique de Janacek, qui donne son titre au livre, baigne le récit : Laca aime Jenufa, qui croit en aimer un autre. L’amoureux désespéré frappe Jenufa d’un coup de couteau. Mais l’opéra ne finira pas en tragédie. Tiens, Katrien porte elle aussi au visage les marques d’une ancienne et mystérieuse opération policière…

Vous l’aurez compris, les amateurs d’émotions fortes et d’actions trépidantes doivent passer leur chemin. Barthélemy Dussert a beau être inspecteur de la PJ, il n’est pas loin d’être un anti-héros, lui qui cultive la discrétion à tout prix. Et pourtant, depuis Manière noire et De secrètes injustices, en passant par une nouvelle de L’architecte du désastre, je suis tombée sous son charme. Il doute de lui, il tutoie les fantômes, il frôle les frontières du fantastique…

En réalité, je ne sais pas si c’est Barth ou Xavier Hanotte qui me charme. Il faut savoir que monsieur Hanotte, germaniste de profession, traduit des poèmes et lettres de guerre  choisis de Wilfred Owen (1916-1918), sous le nom de… Barthélemy Dussert, qu’il flirte lui-même avec la poésie dans de subtiles Poussières d’histoire et bribes de voyages (extraits dans un prochain article, très vite !). Comme Barth, il cisèle son écriture, recherche le mot et l’expression justes, honnêtes, décrit les paysages entre réalisme et magie. Comme Barth, on le sent à la fois timide et fidèle en amitié, amateur de gravure et de vieux livres, de béguinages et… de la bière d’Orval ! Ce jeu de miroirs, de secrets, de tiroirs emboîtés parcourt son oeuvre romanesque et témoigne d’un certain sens de l’auto-dérision… bien belge sans doute.

Pour (presque) le connaître vraiment, il faut, comme il le conseille lui-même dans Et chaque lent crépuscule (sa traduction des vers de Wilfred), aller s’imprégner du carré de pelouse verte et des pierres du petit cimetière d’Ors, où repose Wilfred Owen, non loin du Cateau-Cambrésis. « Chaque fois que j’y passe, je mesure la vérité qui peut se glisser à l’insu de l’écrivain dans ses propres écrits » confie-t-il.

Je dois quand même avouer qu’ayant lu tous ses livres jusqu’à Ours toujours (2005), je n’avais pas repéré ce dernier roman, paru en 2008, qui semble bien être passé presque inaperçu… Mais Xavier Hanotte a, je pense, son cercle de fidèles lecteurs, et grâce à ma bibliothèque, je viens de déguster ce qui sera à coup sûr le coup de coeur (très sentimental, j’en conviens) de mon été.

Un petit extrait où Xavier Hanotte place dans la bouche d’un de ses personnages (dont je ne révélerai pas le nom) une réplique qui montre l’auto-dérision d’un écrivain :

« Si nous laissons des traces, nous n’en sommes pas davantage responsables que ceux qui les entretiennent, à tort ou à raison. Quand on y pense, organiser sa postérité est sans doute la plus énorme des illusions, la plus commune aussi, chez les artistes surtout. Alors tenter de comprendre, dans un tel contexte, vous m’avouerez que c’est une perte de temps. Et le temps des vivants est quelque chose de très volatil, j’en sais quelque chose… »

Une description parmi d’autres, au hasard… :

« Et les kilomètres défilaient ainsi, au rythme paresseusement alterné des peupliers et des saules têtards. Les chênes solitaires se tenaient à distance, le long des voies charretières, dans l’isolement hautain qui convenait à leurs poses un brin théâtrales. Partout, les flamboyances cuivrées de la végétation prêtaient main-forte à la lumière, dont les subtiles fulgurances s’éteignaient vite et, surtout, n’abusaient personne quant au sérieux de leurs promesses. »

Le couteau de Jenufa, de Xavier Hanotte, aux éditions Belfond, 2008