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vivement l'avenir

D’abord on entre dans une maison où vit un couple passablement fatigué, Marlène et Bertrand, elle, bonnets 100G, noie son ennui et ses déceptions dans le petit blanc, lui se réfugie dans le silence. Le paysage (et les odeurs) au bout du jardin, c’est le poulailler industriel où travaille Bertrand.  Avec eux, il y a Gérard, le frère de Bertrand, 35 kilos tout mouillé, surtout quand il bave, un corps tout déglingué, une articulation pénible, alors on croit qu’il a un QI de têtard.

Ces trois-là, on les découvre à travers le regard d’Alex, une jeune femme qui cache son corps sous des accessoires à la Lisbeth Salander. Elle leur loue une chambre jusqu’à la fin de son CDD au poulailler. Elle taille la route dès qu’elle peut, elle peut bosser n’importe où, sans attaches ni d’autre désir que de voir le monde. Elle appelle Gérard « Roswell » tant il est bizarre et improbable. Mais elle s’attache à lui, tout doucement…

« Roswell est un monstre. C’est vrai.

Il est d’une laideur parfaite. Il n’y a rien en lui qui ne soit pas raté, déformé, effrayant, ridicule. Rien sauf son regard de chiot, d’une douceur pas racontable. Sauf son rire éclatant, plein de vie et d’humour. » (page 104)

Un peu plus loin,  il y a Cédric et Olivier, dit Le Mérou, qui passent leurs journées à zoner, à picoler le long du canal, au café du coin, pour éviter de rentrer trop tôt chez leurs parents, vu qu’on leur reproche de ne pas assez se bouger pour trouver du travail. Pour oublier eux aussi leurs déceptions et leurs rêves envolés.

« Combien de gens s’abonnent au malheur, tout seuls, comme des grands, et ne résilient plus jamais l’abonnement ? » (p. 150)

Voilà, le décor est planté. Ca paraît glauque, et incertain. Mais ces quatre-là, Alex, Roswell, Cédric et le Mérou, sont destinés à se rencontrer, bien sûr…

 

Il y a de la tendresse dans l’air. Il y a du coup de coeur chez la lectrice.

Les personnages de Vivement l’avenir pourraient bien se retrouver sur le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas, version roman. Histoire sur fond de crise, de chômage, de banlieues laides, de petits bonheurs avortés, de solitude et de solidarité.

« Combien de fois encore allait-elle (la DRH) devoir répéter cette phrase, à l’identique ou presque, pour expliquer à des femmes ou des hommes angoissés que la fête était bien finie, terminée, et que ce qu’ils prenaient pour une vie de galère, c’était le paradis en comparaison de ce qu’ils allaient connaître, désormais ?

Combien de gens dans son bureau, ou dans le couloir en ressortant, se laisseraient envahir par une juste colère, un désespoir « très significatif » ? » (p. 203-204)

Et pourtant, comme dans La tête en friche, Marie-Sabine Roger porte un regard plein de tendresse sur ses personnages, des petits, des paumés, des sans grade. Ce n’est pas tant ce goût pour ce genre de héros que son humanité envers eux qui m’a touchée. Elle a le chic pour trousser une attitude, un visage, d’une formule pleine d’esprit et d’humour. « Avoir les oeufs clairs, pour un homme qui a fait le sexeur de poussins pendant près de dix ans ! » (p. 25)

Quand elle révèle la face cachée du Mérou, de Roswell et des autres, elle est capable de férocité tout autant qu’elle fait vibrer la corde sensible.

Un bonheur de lecture, que j’ai plus apprécié que La tête en friche (peut-être parce qu’on m’en avait trop parlé ??)

 

Marie-Sabine Roger, Vivement l’avenir, Editions du Rouergue, 2010

 

Allez lire les avis de Theoma, de Antigone, de Clara

 

Un livre pioché en bibliothèque et lu dans le cadre du Challenge Rentrée littéraire 2010 – 5/7