Ce livre a été abondamment présenté sur les blogs, et quand je l’ai vu à la bibliothèque, je me suis dit que ce serait une première approche de cette auteur, Annie Ernaux, que je ne connais que de nom, et dont nous lirons dans quelques semaines Les années, en LC avec Asphodèle.

Le principe de cette collection, « Les affranchis », est de faire écrire une lettre pour « tourner la page, s’affranchir dune vieille histoire« , nous dit l’éditeur. « Ecrivez la lettre que vous n’avez jamais écrite » est-il demandé aux écrivains.

Et quelle histoire de famille nous est ici révélée ! Annie se croyait fille unique quand, à l’âge de dix ans, elle entend par hasard sa mère parler de l’autre fille, celle qui est morte de la diphtérie bien avant sa naissance à elle, et dont on ne lui a jamais parlé… Et comme la petite fille ne réagira jamais consciemment à cette révélation, ni ses parents ni elle n’en parleront jamais… Avec les ravages inconscients que le secret créera chez l’enfant, la jeune fille, la femme…

J’ai particulièrement aimé la plume fine et incisive d’Annie Ernaux, qui a l’art de remuer le couteau dans la plaie avec précision et lucidité. En même temps, j’ai aimé aussi son bon sens, qui ne veut pas projeter sur les relations familiales de 1950 l’éclairage psychanalytique qu’on y jetterait automatiquement aujourd’hui.

La lettre s’adresse évidemment à cette soeur inconnue, avec laquelle elle ne peut pas tisser de lien familial, puisque rien ne l’a jamais permis, et sans la mort de qui Annie n’existerait pas, parce que les parents ne souhaitaient pas d’autre enfant. « Je n’écris pas parce que tu es morte. Tu es morte pour que j’écrive, ça fait une grande différence. » « Tu n’as d’existence qu’au travers de ton empreinte sur la mienne. T’écrire, ce n’est rien d’autre que faire le tour de ton absence. Décrire l’héritage d’absence. Tu es une forme vide impossible à remplir d’écriture. »

La mère, dans son récit, parle de l’aînée en disant « Elle était plus gentille que celle-là », c’est-à-dire Annie. Celle-ci écrira dans son journal, en 2003 : « Je ne suis pas gentille comme elle, je suis exclue. Donc je ne serai pas dans l’amour mais dans l’intelligence et la solitude. » Et pourtant elle n’en veut pas à ses parents : « Je ne leur reproche rien. Les parents d’un enfant mort ne savent pas ce que leur douleur fait à celui qui est vivant. » 

Une écriture au scalpel, qui va à l’essentiel, et qui a osé mettre des mots sur une douleur impossible à dire et à vivre. L’écriture, une forme de résilience et de partage à la fois sombre et lumineuse pour chercher la vie, « lutter contre la longue vie des morts« .

J’ai hâte de lire d’autres titres, notamment La place, dont plusieurs exemplaires attendent une lectrice secourable chez THE bouquiniste de ma ville !

 

Les avis de Véro, AntigoneAsphodèle et Mimi entre autres !

 

Annie ERNAUX, L’autre fille, Collection Les affranchis, Nil Editions, 2011