Mingus Mood par Memlouk

Mingus Mood, comme Charlie Mingus, un contrebassiste de jazz des années 50, un homme au physique impressionnant qui agrippait son instrument et plaquait ses grandes mains sur les cordes pour en faire sortir une musique atypique et souvent sans douceur. Mingus Mood, comme Tijuana Mood, l’album que Charlie et ses musiciens sont allés enregistrer en 1957 à Tijuana, au Mexique. Pourquoi Charlie a-t-il décidé de partir ainsi au Mexique ? Pour fuir un amour impossible, celui d’une Blanche de Greenwich Village, pour goûter à tous les plaisirs interdits de Tijuana, alcool, drogue et jazz à gogo ? Ce qui est certain, c’est que cet album est reconnu par les amateurs du genre.

L’histoire de ce voyage en camionnette Ford est racontée à une journaliste, deux ans après la mort de Charlie (en 1979), par un de ses amis musiciens. Il nous trace le portrait d’un homme dont la vie a été profondément marquée par le racisme et la violence, qu’il a ressentis tragiquement dans la mort de sa mère et dans les coups qu’il a pris lui-même. Violence qu’il ne pouvait exprimer que dans sa musique, car les mots ne parvenaient pas à sortir de lui, à dire ses émotions. C’est ainsi qu’il quittera brutalement la femme qu’il aime et qui l’aime, sans aucune explication. Une rupture sans doute signe de cette incommunicabilité entre le monde des Noirs et l’Amérique des Blancs, entre une musique aseptisée et un jazz virulent, rebelle, rageur. « Souffle de colère ou vent de liberté dont on ne savait précisément situer l’origine. » (p. 193)

On ressent dans ce livre non seulement cette rudesse, cette rage mais aussi toutes les frustrations de Charlie M. (son essai de psychanalyse est assez cocasse). On respire aussi tous les parfums interdits de l’alcool à gogo, de la chaleur des nuits en boîte de jazz. On accompagne un homme écartelé, dévoré par la musique, et dont la vie se terminera tragiquement.

« Beaucoup ont d’ailleurs répété que, cachés derrière les silences de l’homme, il était possible d’entendre les cris du musicien – un musicien irascible, nerveux et susceptible.

Il me semble surtout que ces cris renfermaient une grande part de frustration. Charlie était un être déraciné. Paumé comme un chien. Egaré entre deux mondes. L’Afrique d’un côté, l’Amérique de l’autre. Une ironie de l’Histoire que des milliers de nègres avaient fini par accepter. Une plaisanterie existentielle vieille d’au moins trois siècles, qui avait emporté sa propre mère, qui le rendait impuissant mais qu’il s’échinait malgré tout à contester, obstinément, à sa façon, avec sa contrebasse comme seul recours, comme unique voix. » (p. 80)

Une belle partition musicale que ce premier roman de William Memlouk, qui mêle éléments biographiques et imaginaires, rythmes saccadés et écriture souple et imagée… comme une improvisation de jazz. L’auteur explique son travail et la personnalité de Charlie Mingus ici.

« Charlie l’arrogant, Charlie l’impoli, Charlie l’indomptable qui avait eu le malheur de naître noir et de n’être rien. Charlie l’intranquille, l’isolé, l’exilé… un peu ici, un peu ailleurs, jamais chez lui. » (p. 142)

Un tout grand merci à Denis, qui a fait voyager ce livre jusqu’à moi (son avis ici) et qui me permet d’ouvrir le bal de la Rentrée littéraire sur ce blog. Et c’est bien sûr un livre qui parle de notes et de mots !

Denis accepte bien sûr que le livre continue à voyager. Le livre est en format « secondes épreuves ». Si vous êtes intéressé, contactez-moi ou contactez Denis via nos blogs !

William MEMLOUK, Mingus Mood, Julliard, 2011