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    Nos cheveux blanchiront avec nos yeux big

« J’écris à ras de terre. Je ne parle que de ce que je vis. C’est pour ça que c’est peu. C’est pour ça que c’est tout.(…) J’essaie de dire les choses. Au pire de les écrire. A hauteur d’homme. » (p. 76-77)

Je l’écris tout de suite : j’ai envie de crier au coup de coeur ! Ce premier roman de Thomas Vinau est construit en deux parties, « Le dehors du dedans » et « Le dedans du dehors », qui semblent n’avoir pas de lien entre elles. La première a un fil conducteur : un homme, Walther, quitte une femme, Sally, et parcourt l’Europe en tous sens. De Prague à Amsterdam, de Bruxelles à Madrid, il se laisse traverser par les rencontres, les paysages, les lumières, il recueille un oisillon, compagnon de voyage improbable, il écrit des lettres à Sally. La deuxième partie semble plus éclatée, c’est (comme au début du livre) une succession de petits textes qui paraissent éclatés, mais on finit par comprendre que l’homme qui écrit est Walther, qu’il est revenu auprès de sa compagne, qu’un petit garçon est né. Peut-être est-il parti en voyage pour apprendre à grandir…

Ce n’est pas l’histoire (assez mince) qui m’a donné le coup de coeur, c’est la grâce de l’écriture, l’attention à la vie dans ce qu’elle a de plus quotidien, de plus ténu parfois, à l’image de ce petit enfant dont le souffle apprend à Walther à devenir père. Des textes qui s’étirent sur quatre saisons, qui parlent de la pluie, du soleil, des feuilles mortes, de la neige qui craque. De la nuit et de l’aube. De l’écriture comme une source pour vivre. Des images surgissent sans cesse de la plume de Thomas Vinau, et sa poésie, son sens de l’épure m’ont positivement charmée, ravie. Je sais déjà que je laisserai « traîner » ce livre sur l’étagère, et que je relirai de temps en temps des passages, pour vivre et vibrer, moi aussi. Et le plaisir de tenir un bel objet au papier craquant entre les mains n’y sera pas pour rien.

« Walther sent une étrange proximité entre ce vieux douanier et lui.Il a l’impression de pouvoir lire dans son regard et la position de ses lèvres entrouvertes que le bonhomme a été heureux très loin d’ici et qu’il conserve tout ça à l’intérieur, comme un minuscule biscuit plié dans des tonnes de mouchoirs en tissu. » (p. 25)

« En sirotant sa bière à petites gorgées, Walther se dit que cette ville a été inventée pour y ranger tout ce dont le reste du monde n’avait pas besoin. » (p. 34)

« Chère Sally, Il y a toutes ces choses qui nous remplissent. Tous ces gens croisés, tous ces paysages. Ils infusent tout doucement en nous comme un sachet de thé dans un verre d’eau tiède. Nous ne nous rendons compte de rien. J’ai envie d rentrer à présent. Je rentrerai bientôt. Mais je n’ai pas encore fini. L’oiseau que j’ai recueilli ne migre pas. C’est un merle noir d’Ostende. Moi non plus je ne suis pas fait pour ça. C’est pourquoi nous allons tous els deux tenter d’atteindre le détroit de Gibraltar. Parce que nous ne sommes pas faits pour ça. W. » (p. 39)

« Le rire gras des nuages se moque de tout le monde. Le ciel a des dents blanches, je le vois ricaner. A chaque fois qu’un homme confond perdre et gagner. A chaque fois qu’il choisit entre donner et vendre. Il y a dans cette aube assez d’eau et de lumière pour nettoyer le monde. Il y a dans cette aube assez de peine et de chaleur pour lui inventer un prénom. Le ciel a des couleurs humaines. Des couleurs de sentiments. Le ciel a l’éclat légèrement triste du regard d’une fillette perdue dans un supermarché. Il y a dans cette aube assez de possibles pour se moquer d’hier. De la nuit. De la perte. Pour sourire aux absents. » (p. 71)

Thomas VINAU, Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, Alma Editeur, 2011

Le blog de l’auteur ici

Encore une belle découverte de la Rentrée littéraire découverte chez Antigone. Et c’est la dernière limite pour le challenge Rentrée littéraire des petits éditeurs (petits par la taille mais grands par l’ouverture et l’inventivité) des Agents littéraires.

    challenge rentrée littéraire 2011