La Musique

 

Un billet de Nadège à qui je laisse volontiers l’usage de cette page pour nous conter ses découvertes musico-romanesques.

 

Docteur, comment expliquer cela ? Je n’entends pas la musique.

Une bien curieuse question à laquelle se retrouve confronté le docteur Shiomi, psychiatre de son état, lorsque Reiko vient lui rendre visite. Jeune femme séduisante, Reiko possède un diplôme, un travail et vit avec l’homme qu’elle aime – un homme que lui envient les autres femmes. Et pourtant… Reiko n’entend pas la musique. Autrement dit, Reiko n’éprouve aucun plaisir sexuel.

La quête du plaisir pour Reiko est un chemin ardu et douloureux. Et cela ne sera pas une sinécure non plus pour le docteur Shiomi de l’aider dans son parcours : Reiko se montre en effet une patiente difficile, mythomane et fuyante, disparaissant régulièrement et sans prévenir.

Au cours de ses voyages, les seuls hommes qui parviendront à déclencher la musique dans le corps de Reiko seront des hommes impuissants. Ceux-ci sont les seuls que Reiko peut supporter. Celle-ci ira même jusqu’à confier à l’un deux : Les vrais hommes, ce sont des êtres comme toi ! Pourquoi est-ce qu’ils n’ont pas ta distinction et ta dignité ? Le désir, ça rend ridicule même le plus formidable des hommes. 

Enfermée dans ce corps glacé, Reiko rejette violemment le désir masculin qui s’impose constamment à elle, un désir encombrant pour lequel elle développe un immense mépris. Et on ne peut que la comprendre… Ainsi, elle se [lance] dans d’interminables imprécations contre les hommes dotés de toute leur puissance virile. Les impérieuses exigences physiques de ces hommes, leurs regards brillants de convoitise, leur maladresse ou au contraire leur trop grande habileté… tout, absolument tout avait pour effet de refroidir davantage les sentiments de Reiko, d’aggraver sa frigidité.

Non seulement ce désir lui est insupportable, mais elle finira même par en percevoir l’inutilité lors d’un séjour solitaire au bord de la mer. Elle écrit alors au docteur Shiomi la beauté des paysages, le calme qui s’en dégage et les sensations qu’elle découvre lors de ses promenades : Docteur, je me sentais comme ces veuves exemplaires qui se trouvent impardonnables, vis-à-vis de leur mari défunt, de jouir d’une excellente santé. Mais cela, qui pourrait me le reprocher ? J’étais hantée par la mort de mon cousin au point de voir flotter dans le ciel d’un bleu éclatant de grands crêpes de deuil, en même temps je me demandais : « L’étrange bien-être que j’éprouve, n’est-ce pas justement cela, le bonheur ? » Mais alors, si on accédait à ce bonheur pur, dégagé de tout désir, après avoir connu la jouissance charnelle que Ryûichi poursuivait avec tant d’acharnement, après avoir goûté la musique que j’avais tant brûlé d’entendre, cela voulait dire que la jouissance elle-même n’était finalement qu’une chose bien vaine, bien dénuée de sens.

La musique est ma deuxième rencontre avec Mishima après les nouvelles d’Une matinée d’amour pur. Ce recueil m’avait été conseillé par un grand admirateur de Mishima, mais je n’étais pas parvenue à rentrer réellement dans l’écriture de l’auteur (peut-être une lecture à retenter plus tard). La musique, par contre, m’a beaucoup plus touchée. J’ai ressenti profondément le désespoir de Reiko. J’ai également apprécié l’écriture de Mishima qui réussit à allier poésie et froideur, et tour à tour charme le lecteur puis se ferme et le rejette, illustrant à merveille les sentiments et le comportement de Reiko tout au long du récit.

 

Yukio MISHIMA, La musique, Gallimard (et Folio) (1965)