Quatrième de couverture :

« Pour la leçon de lecture, ce jour-là, ma grand-mère avait choisi, dans une version à l’usage de la jeunesse, le passage du Don Quichotte où se déroule la bataille contre les moulins.
Elle me demande si je savais dans quelle langue avait été écrite cette histoire. J’hésitais, elle me souffla la réponse, l’espagnol.
Sa question en préparait une autre. Et dans quelle langue venais-je de la lire, cette histoire ? En français, pardi. Ainsi, petit sorcier, reprit-elle, tu viens de lire en français une histoire écrite en espagnol ?
Ma grand-mère, comme la fée Carabosse, était légèrement bossue. Mais elle avait à mes yeux la beauté de la reine des fées, et elle me faisait ainsi goûter le philtre singulier de l’admiration et de la peur. Ce jour-là, elle venait de me révéler un monde que je n’aurais pu nommer encore mais qui serait désormais le mien.
Tout avait été déversé d’un coup par sa malicieuse question : le livre, la lecture, le texte et sa traduction. Et tout y était : la découverte, l’aventure, l’écriture et le talent. »

 

Voilà un petit livre passionnant, édité dans une collection qui cherche à faire connaître le coeur d’un métier. Pour le monde de l’édition, c’est Hubert Nyssen qui a été choisi, ou qui a accepté de parler non de sa sagesse mais de sa folie d’éditeur, comme il le précise d’emblée : « …il n’y a pour l’essentiel, dans ce métier appris sur le tas, que coups de coeur, coups de tête ou coups de force, coups de grâce ou coups d’éclat. Bref, petits et grands coups de folie. » Il nous explique d’ailleurs que le succès d’Actes Sud a été dû à un oubli, un refus et un pari : l’oubli de Nina Berberova, par ses semblables et par le monde littéraire au point qu’elle avait cessé d’écrire jusqu’à ce que l’éditeur arlésien la redécouvre, le refus des premiers romans de Paul Auster dans son propre pays, et le pari de retraduire entièrement l’oeuvre de Dostoïevski.

Hubert Nyssen se présente avant tout comme un passeur d’idées et d’émotions, un découvreur, et non comme un marchand. Avec lucidité, il ne se prive pas d’égratigner au passage les « vendeurs de livres », ceux qui cèdent aux sirènes du profit immédiat et plantureux, tout en espérant que ceux qui veulent vraiment faire leur métier gardent follement leur indépendance et aillent vraiment à la rencontre de lecteurs qui sont loin d’être des clients.

Au passage, l’éditeur fait évidemment l’éloge de la lecture et des lecteurs, il dit l’écriture qui fait vibrer, il loue les vrais auteurs créateurs qui oeuvrent loin des paillettes et des tiroirs-caisses.

J’ai vraiment apprécié ce livre pour trois raisons : d’abord parce que Hubert Nyssen, tout simplement (ça fait tellement plaisir de lire quelque chose d’intelligent), ensuite parce que c’est passionnant de découvrir son point de vue sur son travail et sur mon objet préféré (quelque chose d’intelligent sur les livres), et enfin parce que c’est bien écrit, dans une langue mesurée, balancée, précise, un rien savante mais jamais ennuyeuse. J’espère que les extraits qui suivent vous feront sentir cette qualité d’écriture recherchée par l’éditeur, et la netteté de la pensée de monsieur Nyssen. Son respect et son amour du métier et de ceux qui le font bien.

 

« On parle de plus en plus aujourd’hui du rôle des nanotechnologies dans l’avenir de l’homme. Qui sait ? Les livres contiennent des nanosubstances, invisibles mais présentes dans les textes comme le sel dans la mer qui, tout infinitésimales qu’elles sont, germeront, dans des délais indéterminés, sous formes d’idées, d’émotions, d’affects, de réflexions, de… révoltes. Et peut-être, après une longue nuit, pourraient-elles, un jour, rendre aux colporteurs de papier imprimé leur rôle de passeurs d’héritage. Devant les abus de la précipitation et de la puissance, on redécouvrirait la richesse de la lenteur et de l’intelligence. ‘Tout espoir envolé, nous murmure Dante, il nous reste le désir.’ C’est du désir et du partage du désir que tout dépendra. » (p. 57-58) 

« On ferait bien de s’en souvenir, le lecteur est un être humain, un être de chair, de sang, de passions. Le lecteur possède des yeux, une cervelle, des neurones, de l’intelligence et de la sensibilité. Il vit, il pleure, il rit, il souffre, l fait l’amour. Un lecteur enfante, il éduque, il s’y perd, il panique, il a peur de la mort et, si ça se trouve, de la vie. Un lecteur aime ou n’aime pas, parfois il disparaît dans les sables mouvants de l’ennui ou se jette dans les cataractes de la désolation. Un lecteur, ça peut griffer, mordre, tuer, ça peut même flamber. On le surprend, et c’est selon, à caresser le livre, le humer, l’écarteler, le retourner, le fourrer dans la poche de sa veste ou dans un pli de sa jupe, à le mettre sous son bras, le presser sur sa joe, le porter à ses lèvres, le serrer entre ses genoux, le fourrer sous ses fesses, l’égarer dans son lit, le cacher, le donner, le prêter, l’emmener en ville et à la campagne, et pour tout dire en un mot : le lire. Oui, un lecteur lit… » (p.76-77)

 

Hubert NYSSEN, La Sagesse de l’Editeur, L’oeil Neuf, 2006

 

Merci à Cachou qui m’a fait découvrir ce livre. Son avis ici

Et devinez quoi ? Ca m’a donné très envie de relire L’Oratorio de Noël (parce qu’Hubert Nyssen parle de Göran Tunström dans ce livre) et je l’ai fait !! Je vous en parle demain, promis !

 

Un livre pioché en bibliothèque et qui complète ma deuxième ligne de Petit Bac en catégorie Métier, sur le fil !Biblioth_que_et_LAL

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