Je tue les enfants français dans les jardins

Quatrième de couverture :

Lisa, jeune prof d’italien, a du mal avec ses élèves. Chahuts, insultes, affrontements, menaces, la tension monte et quelques éléments récalcitrants rendent sa vie littéralement insupportable, à l’intérieur du lycée aussi bien que dehors.

Je ne vous en dis pas plus, je trouve que l’éditeur en a dit un peu trop pour un livre qui ne compte « que » 164 pages. Des pages remplies de violence, de peur, d’angoisse pour cette jeune prof d’italien dont l’idéal se heurte à des collégiens rebelles, délinquants. On est à Marseille (on le comprend même si la cité n’est jamais évoquée que comme « la grande ville crasseuse »), en zone plus que sensible et tous les adultes de ce collège, du principal au CPE, sont complètement dépassés par cette population scolaire apparemment indomptable. Soit ils font le gros dos, soit ils sont blasés, soit ils attendent que ça passe. Et Lisa a été projetée dans ce « merdier ». Excusez ce gros mot, mais ça correspond tout à fait à son ressenti, elle qui dit à de nombreuses reprises exercer son métier (enfin essayer) « sous les insultes et les crachats ».

L’auteur de ce premier roman, Marie Neuser, est elle-même enseignante et s’est, paraît-il, inspirée de sa propre expérience pour écrire ce livre

Livre qui m’a à la fois sidérée et mise très mal à l’aise. Je suis enseignante moi-même (ça ne vous aura pas échappé) au niveau lycée professionnel, et je reconnais que je suis dans une région et une école assez protégée : pas de violence, ds relations les plus humaines possibles au sein de l’établissement. Certes nous avons affaire à des jeunes parfois déboussolés affectivement, peu ou pas motivés du tout, même par les cours de pratique professionnelle – ne parlons pas des matières générales, « à quoi ça sert, m’dame ? » (cette année, c’est même le pompom pour certaines classes). Mais globalement, avec des hauts et des bas, ça peut aller. Je me dis quand même de plus en plus que la différence si forte entre enseignement général et technique/professionnel est symbolique d’une société à deux vitesses que les politiques, les crises économiques et sociales ne sont pas près de changer. Je crains très fort que les enfants gâtés que sont souvent nos étudiants ne deviennent des assistés de la société. C’est ce que je me dis quand je suis très pessimiste. Revoir certains anciens élèves par la suite permet de contrebalancer cette vision négative.

Et donc, le roman de Marie Neuser m’a sidérée parce que les élèves de Lisa sont pires que tout ce que je pouvais imaginer (et pourtant au tout début de ma carrière, j’ai fait un interim (de religion) à Schaerbeek (un quartier de Bruxelles à forte population d’origine émigrée), et je n’aurais pas continué dans cette école, je crois). Sidérée aussi devant le système qui place de jeunes profs sans expérience ou presque face à un tel public, et qui les casse en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Mais j’étais mal à l’aise parce quand même, cette vision des jeunes est tellement négative, pire que pessimiste. Je sais que c’est un roman, mais cette jeune prof considère ses étudiants avec tant de haine… Elle sépare la société (vous me direz, c’est exactement ce que tu viens de dire… oui, mais pas tout à fait, et je ne suis pas un personnage de roman…) en catégories presque étanches, elle développe une obsession de la « propreté » qui va la mener très loin et dénote un déséquilibre effrayant. Le monde, les gens ne sont pas tout blancs ou tout noirs, il y a une infinie palette de gris dans la réalité. Certes le système du collège français semble bien inadapté à ces jeunes en leur proposant des cours d’italien ou d’espagnol, bien sûr cette vision plus réaliste, plus pragmatique des choses s’acquiert avec l’expérience (ok, vous avez le droit de penser que je suis une vieille ringarde qui a perdu son idéal) et, je le répète, nous sommes dans un roman, classé dans les romans noirs en librairie, vous comprendrez pourquoi en le lisant. Mais quand même, je suis pour une vision plus positive, dans la durée, de ces jeunes en formation. (Bon, je dis ça derrière mon écran, au calme.) Et (quoique j’en pense et que j’en rêve – encore – parfois, l’intelligence n’est pas la même chez tous, tout le monde n’est pas destiné à être intellectuel.

En résumé, un roman coup de poing (j’avoue que je n’avais encore jamais lu de livres « témoignages » sur des enseignants qui « en saignent ») qui m’a peut-être placée face à mes propres peurs, et c’est pour cela qu’il me fait réagir. Comme j’imagine, il fera réagir n’importe quel prof qui le lira. Quant aux autres, ils comprendront peut-être pourquoi nous sommes bien contents d’être (non, pas tout le temps) en vacances de temps en temps.

Un coup de coeur pour Cachou : merci à toi pour le prêt de ce livre !

Marie NEUSER, Je tue les enfants français dans les jardins, L’Ecailler, 2011