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Quatrième de couverture

« Cela s’était fait progressivement. Pour en arriver là. Sans qu’elle s’en rende vraiment compte. Sans qu’elle puisse aller contre. Elle se souvient du regard des gens, de la peur dans leurs yeux. Elle se souvient de ce sentiment de puissance qui repoussait toujours plus loin les limites du jeûne et de la souffrance. Les genoux qui se cognent, des journées entières sans s’asseoir. En manque, le corps vole au-dessus des trottoirs. Plus tard, les chutes dans la rue, dans le métro, et l’insomnie qui accompagne la faim qu’on ne sait plus reconnaître.

Et puis le froid est entré en elle, inimaginable. Ce froid qui lui disait qu’elle était arrivée au bout et qu’il fallait choisir entre vivre et mourir. »

Cette quatrième de couverture est aussi le tout début de ce livre qui raconte le parcours de Laure (dont on ne découvre le prénom qu’à la page 39) durant les trois mois qu’elle passe à l’hôpital pour tenter de « guérir » de son anorexie. Au bord de la mort, elle a accepté de répondre à l’invitation du docteur Brunel (dont le nom arrive lui aussi à la page 43 seulement). Ce médecin, avec qui elle noue une relation forte et pudique à la fois, va l’accompagner, l’encourager, la stimuler sans cesse pour qu’elle reprenne les kilos nécessaires à sa survie. Durant ces trois mois et ces 120 pages, Laure vit au rythme du service de gastro-entérologie : dans la faiblesse d’abord, et petit à petit dans les rencontres des patients de l’étage, de leurs histoires souvent douloureuses elles aussi, dans l’exploration de sa propre histoire, de ce qui l’a amenée à s’infliger une telle souffrance. Trois mois pour renouer avec elle-même, pour apprivoiser ce corps qui reprend vie, les kilos qui reviennent, l’angoisse toujours prête à prendre le contrôle, trois mois pour revivre. Trois mois pendant lesquels elle a laissé sa petite soeur Louise seule dans une histoire familiale bouleversée.

Ce livre m’a beaucoup touchée. Je suis loin d’être anorexique (heureusement me direz-vous) mais il me semble avoir touché de l’intérieur les douleurs et les espoirs qui renaissent, les souffrances physiques et psychologiques de Laure, pour comprendre un tout petit peu mieux cette maladie. J’ai aimé la manière délicate, discrète, dont Delphine de Vigan s’approche de son héroïne. Anonyme au départ, comme cette jeune fille qui a voulu s’effacer de manière tellement radicale, « elle » devient Laure et nous partageons son quotidien sans toutefois nous approcher de trop près : elle est si fragile, cette jeune femme qui réapprend à vivre et à manger… si courageuse aussi, aussi déterminée dans sa reconstruction que dans sa volonté de se détruire. Le langage sait cependant se faire très précis ou violent, à l’image de la maladie et de celle qui veut la contrôler.

Ma lecture a évidemment été très influencée par ce que dit Delphine de Vigan de ce livre dans Rien ne s’oppose à la nuit. J’ai retrouvé avec un intérêt tout particulier dans la figure de la mère de Laure, « absente » elle aussi, le visage de Lucile Poirier. Dans ce portrait de la jeune fille du roman qui retrouve le goût de la création, de l’écriture, Delphine de Vigan s’est bien sûr inspirée de sa propre histoire. Mais elle en fait, ici aussi, un roman qui peut parler à tous.

Un livre dans lequel il faut entrer à pas feutrés, pour ne pas effrayer Laure, qui finit par vous happer et qui m’a beaucoup touchée.

« Plus tard elle comprendra qu’elle cherchait ça entre autres choses, détruire son propre corps pour ne plus rien percevoir du dehors, ne plus rien ressentir d’autre dans sa chair et dans son ventre que la faim. Il faudra du temps pour refaire le chemin à l’envers, remonter le plus loin possible en arrière, jusqu’aux premiers dégoûts, aux premiers aliments virés du frigo, sans préavis, remonter plus loin encore quand il faudra sortir de nulle part ces blessures intactes conservées en chambre froide, pour tenter d’expliquer la construction ou le choix de son symptôme. Dans le désordre souvent, il faudra extraire avec précaution ces souvenirs entreposés comme des cochons égorgés, suspendus par les pieds, leur peau maculée de sang séché, il faudra lutter pour ne pas faire marche arrière, à cause de l’odeur de pourriture qui les étreint et qui empêche que l’on s’y attarde trop longtemps. » (p. 20)

« C’est un tel effort de vivre. Ce sont les mêmes mots qui lui viennent à la bouche, des mots qui l’inscrivent dans cette lignée de blessures intactes. » (p. 98)

Le petit plus : Dans son anorexie, Laure se cogne les ailes, et même à l’hôpital elle vit toujours sur le fil du rasoir. Mais elle cherche à s’en sortir, opiniâtrement. J’ai lu hier sur le blog d’Antigone un poème, Oser le bonheur, qu’elle vient de composer et qui correspondait exactement à ma lecture : allez vite le découvrir ici.

Delphine de VIGAN, Jours sans faim, J’ai lu, 2009

Un livre lu dans le cadre du challenge de Calypso, Un mot, des titres, avec le mot Jour. Tous les billets sont à retrouver en cliquant sur le logo.

Aproposdelivres et Mimipinson l’ont lu aussi dans ce cadre.

Et c’est aussi le premier roman de l’auteur.

 

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