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Quatrième de couverture :

Ors (Nord), 3 novembre 1918. Offensive finale. La nuit est tombée sur le Bois-l’Évêque. Quelques sapeurs achèvent de construire les passerelles qui, dès le petit matin, doivent permettre aux troupes britanniques de franchir le canal de la Sambre à l’Oise sous le feu de l’ennemi. La guerre touche à son terme. Qui sera le dernier à mourir ? C’est dans cette ambiance tendue, étrange que débarque un personnage encore plus étrange… Sans doute, le sapeur Smith ne sait pas tout, mais il en sait beaucoup. D’où lui vient donc la prescience dont il fait preuve, cette faculté qu’il a de deviner les pensées secrètes de ses nouveaux camarades et de leurs officiers ? Le sapeur Smith, c’est sûr, a une mission. Mais laquelle ? La première consiste à retrouver le lieutenant Wilfred Owen et à faire avec lui, l’air de rien, plus ample connaissance. Bien sûr, Smith a déjà lu l’œuvre de ce poète encore inconnu de tous… D’ailleurs, les poètes, Smith, ça le connaît ! Combien, et de célèbres, n’en a-t-il pas déjà « fait passer », comme il dit, puisque c’est son métier ? Peu à peu, entre l’officier-poète et l’homme qui n’en est peut-être pas un, se noue l’étonnante complicité d’une dernière nuit terrestre, placée sous le signe des grandes questions et des réponses qui se dérobent…

Et voilà le deuxième texte belge que je vous propose en ce 21 juillet de fête nationale. Celui-ci, c’est pour le plaisir, c’est un petit livre doudou sur lequel je me suis jetée quand je l’ai découvert chez mes libraires il y a quelques semaines. Un livre doudou puisqu’il s’agit d’un texte de Xavier Hanotte, mon écrivain belge préféré, et un texte sur Wilfred Owen, ce poète anglais mort une semaine avant la fin de la guerre 14-18 en franchissant le canal de la Sambre à Ors, un petit village français entre Landrecies et Le Cateau-Cambresis.

J’ai laissé la quatrième de couverture en entier, elle en dit long certes mais je crois que Xavier Hanotte a écrit cette mini-pièce de théâtre en trois tableaux pour mettre en valeur les lieux où le poète est tombé, et particulièrement la maison forestière du Pommereuil où il a passé sa dernière nuit, en compagnie de ses frères d’armes ; cette nuit-là, il a écrit sa dernière lettre à sa mère, lettre qui n’arrivera à Shresbury qu’après sa mort, alors que les cloches anglaises sonnent la fin de la guerre.

Le sapeur Smith est en réalité un passeur, qui accompagnera le moment venu le lieutenant Owen vers on ne sait quel au-delà… Et comme les passeurs ne sont pas des « anges » dénués de sentiments, celui-ci fait connaissance avec le jeune lieutenant, ils parlent poésie, guerre, solitude et promiscuité des soldats, tandis que passent sur la scène deux officiers typiques des portraits déjà tracés par Xavier Hanotte dans d’autres romans : le major Waters, homme simple venu du civil, soucieux du meilleur bien-être possible pour ses hommes, et le lieutenant-colonel Marshall, vieux routard scrogneugneu, ont paraît-il réellement existé, tout comme Wilfred Owen.

« S’il n’y a plus de beauté en ce bas monde, la poésie peut encore témoigner, dénoncer. » (p. 48) « Voyez, la nuit est belle. Elle voile toutes les horreurs mais elle ne les nie pas… (…) La poésie ressemble peut-être à cette nuit ? Une façon de fermer les yeux pour mieux voir ? De laisser venir à soi les rêves et les cauchemars ? » (p. 49)

On le devine, écrire cette pièce a été une façon nouvelle pour Xavier Hanotte, traducteur de Wilfred Owen, de rendre hommage au poète à la voix singulière, trop tôt emporté par la guerre. Une manière de célébrer sa poésie, de lui offrir un nouveau lieu de mémoire vivante, et surtout de rejoindre par-delà les années l’homme qui est certainement devenu pour lui un vieil ami, avec qui, j’en suis sûre, il parle à bâtons rompus, comme le sapeur Smith et le lieutenant Owen…

Un petit ouvrage qui n’apporte sans doute rien de neuf dans l’oeuvre de Xavier Hanotte mais qui est très touchant

En même temps que ce texte est aussi parue une édition revue et augmentée des poèmes de Wilfred Owen, Et chaque lent crépuscule, également au Castor astral.

Xavier HANOTTE, La nuit d’Ors, Le Castor astral, 2012

Quand aura retenti l’éclair à l’orient,

La bruyante fanfare des nuages, le Trône du Chariot,

Quand auront roulé puis cessé les tambours du temps

Et que l’occident de bronze aura sonné la longue retraite,

La vie renaîtra-t-elle dans ces corps-là ? En vérité,

Frappera-t-elle toute mort de nullité, apaisera-t-elle toutes les larmes ?

Où emplira-t-elle ces veines vides d’une nouvelle jeunesse ?

Lavera-t-elle l’âge d’une eau immortelle ?

Quand je demande au vieux père Temps, il dit que non :

« Ma tête ploie sous la neige. »

Et quand j’écoute la Terre, elle dit :

« Mon coeur de feu s’éteint dans la douleur. C’est la mort.

Mes vieilles cicatrices resteront sans gloire

Et mes larmes titanesques, les mers, rien ne les sèchera. »