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Quatrième de couverture :

« L’attraction, les femmes l’attrapent au creux de leurs flancs dès qu’elles passent à ma hauteur. Chaque foulée me rapproche de mon instinct d’origine, chaque pas m’éloigne de mon être de surface. L’appel du corps, un appel d’intérieur à intérieur, des chiens qui se sentent. Elles aussi, les petites, elles bichent. Le côté voyou dont je ne réussis pas à me défaire les aimante. J’ai tout fait pour paraître français, le plus français possible.

J’ai failli réussir. »

Toute sa vie Tahar a aimé ce qui coule, les fleuves, les pluies, les femmes… Quand vient sa dernière heure, montent en lui les visions de l’Algérie qu’il a quittée. L’enfance dans l’incandescence du djebel et la lumière coupante comme un crime en plein midi. Et aussi la guerre qui ne dit pas son nom, mais contraint les hommes à des choix. Au chevet de Tahar demeurent quatre personnes dont les pensées le traversent, bruissantes. Un ex-soldat, une femme aimante, un beau-père qui lui fourgue des prières chrétiennes et un fils muré dans le silence.

Chaque voix sonde, à sa manière, la blessure muette de Tahar, mais une seule parvient à la dénouer et à la déborder. Celle qu’on attendait le moins. Et qui monte en même temps qu’une averse d’été, soudaine, éphémère et toute-puissante.

Une bien belle découverte qui m’a été proposée là par Libfly, le Furet du Nord et bien sûr les éditions Gallimard. Je n’avais même jamais entendu parler de Fabienne Jacob (mais je vais m’intéresser à ses deux précédents romans, promis) et voilà que je reçois ce roman assez court (136 pages), au titre simple et mystérieux.

Simple et mystérieux comme Tahar, cet Algérien arrivé en France à l’âge de 15 ans, avec le cortège des exilés qui gonflaient les bateaux accostant à Marseille vers 1960. Simple, Tahar l’a toujours été, lui qui a connu les foyers de la Sonacotra en banlieue parisienne, lui qui a réussi à faire des études mais n’a jamais voulu grimper dans l’échelle sociale. Il a épousé une femme qui a toujours respecté ses secrets et ne lui a jamais posé aucune question sur ses origines ou sur son histoire. Une histoire qui se termine sur un lit d’hôpital, au moment où il n’y a plus rien à faire pour ramener son corps à la vie, où il n’y a plus qu’à attendre. C’est alors que sous les apparences lisses, sous la blancheur des draps d’hôpital peuvent jaillir les parfums et les couleurs d’Algérie, les souvenirs d’enfance, la rondeur des bras d’une institutrice, l’ennui des soldats qui s’épuisent à surveiller le djebel. Ces éclats de vie et de soleil, cette chaleur intense qui ont façonné Tahar jusqu’au jour où il a définitivement quitté l’enfance.

Fabienne Jacob nous raconte cette histoire dans une langue qui roule et qui râpe, qui racle et qui coule, à l’image de ce pays aride et caillouteux, dont la nostalgie et les brûlures sont inscrites pour toujours au cœur de ceux qui y ont vécu, l’ont aimé ou trahi. Elle ne craint pas de nous malmener, de nous heurter en changeant les points de vue, en nous livrant les pensées intimes de Tahar ou les ratiocinations du beau-père, en dévoilant la violence que Tahar a cru contenir en se faisant passer pour un Français. Au moment où le secret de l’Algérien se révèle, les repères sont bouleversés, comme si l’on ne pouvait s’approcher de ce secret qu’en traversant un torrent de mots écrans, de visions en rouge et noir…

« Ne mets pas ton pas dans le vide » : ce vieux proverbe algérien hantera longtemps Tahar. C’est pourtant le silence qui l’emportera, seule la pluie osera rafraîchir et ponctuer une histoire qui n’aura pas pu faire couler les larmes. Mais qui fait entendre une voix féminine singulière, celle de l’écrivain Fabienne Jacob.

Tout me pèse me nuit et conspire à me nuire, la langue limpide, de l’eau de roche, tout me pèse me nuit et conspire à me nuire, pas un grain de sable dans cette langue, ça glisse ça coule. Alors que la mienne de langue est gutturale et dure, un torrent qui charrie de méchantes syllabes de méchants sons qui roulent rauque leur « r », une langue qui déboule du djebel, un éboulis de syllabes et de sons saccadés, des sons par escouades, un râle, la violence habite cette langue tellurique, virile. Terre ! Terre ! (p. 25)

Fabienne JACOB, L’averse, Gallimard, 2012

Un très grand merci aux éditions Gallimard, à Libfly et au Furet du Nord pour cette belle découverte de la Rentrée littéraire !

L’avis de Clara

On vous lit tout ! (presque tout)