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Voici une présentation de l’auteur et de cette BD trouvée ici :

Et si le meilleur guide de voyage était… une bande dessinée ? Ou, plus précisément, les albums de Guy Delisle ? Ce dessinateur canadien, issu du film d’animation, a longtemps bourlingué : appelé à superviser à différents endroits de la planète la réalisation de dessins animés, il en a profité pour prendre des notes – sous forme de dessins, bien sûr – qui, à son retour en France, ont donné naissance à quelques BD savoureuses. La première d’entre elles fut Shenzen, fruit d’un séjour en Chine. Puis il enchaîna avec ce qui reste probablement son album le plus abouti, Pyongyang, dans lequel il raconte la vie quotidienne dans la capitale de la Corée du Nord. Un récit inspiré par son séjour dans un studio coréen – car les producteurs de dessins animés font volontiers appel aux « petites mains » de ce pays pour des raisons économiques – qui oscille entre le burlesque et le tragique, entre culte de la personnalité et pénuries, entre envie de rire et envie de pleurer.
Delisle enchaîna ensuite avec Chroniques Birmanes, un album moins réussi et qui correspondait chez lui à un changement de « statut » : désormais, il ne voyageait plus pour des raisons professionnelles mais en tant qu’accompagnateur de sa femme, salariée d’une organisation humanitaire. Cette fois, toujours réduit à ce rôle en apparence secondaire – mais bien pratique, Delisle passe ses journées à s’occuper de ses enfants et à déambuler dans les rues, carnet de croquis à la main -, le voilà à Jérusalem. Une ville pour le moins compliquée, comme il le raconte avec son air de ne pas y toucher et son humour coutumier dans ce nouvel album. Compliquée car au cœur d’un nœud inextricable de religions et de politique, ce qui fournit au chroniqueur matière à observations qu’il consigne dans ses petits carnets, pour le plus grand bonheur des lecteurs que nous sommes. Car, mine de rien, Guy Delisle est un fin observateur des sociétés qu’il explore et ne perd pas une miette de leurs contradictions ni de leurs tensions, derrière ses airs de ne pas y toucher – et quoi de plus inoffensif, en apparence, qu’un jeune type en train de dessiner, là où un photographe suscite immédiatement la méfiance, voire l’hostilité ? Delisle se rend à Hébron, s’étonne de la liberté de ton des journalistes israéliens, essaie de s’y retrouver dans la complexité des fêtes religieuses afin de jongler avec les différents calendriers et s’interroge aussi avec humour sur lui-même (« j’ai comme l’impression de pas trop faire le poids comme grand reporter »). Et quand il s’arrête dans Jérusalem-Est pour manger une spécialité du moyen-orient, le vendeur, à qui il explique que sa femme travaille pour Médecins sans frontières, lui répond « il y a toujours des frontières ». « C’est assez fatigant comme pays, je trouve », conclut Guy Delisle, quelque peu désorienté par les contradictions et les tensions qui font le lot quotidien du pays…

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Si vous avez déjà parcouru ce blog, vous aurez compris que « je ne suis pas très BD », et il ne vous aura pas échappé que cela fait une semaine que je n’ai pas publié de billet de lecture… J’ai passé vaguement mes soirées à lire en tout et pour tout ces Chroniques de Jérusalem… elles m’intéressaient avant de commencer, rassurez-vous (si cela est nécessaire…)

Je n’en parlerai guère au plan graphique, je ne me sens pas très douée pour le faire. J’imagine que j’ai apprécié la lecture de ce pavé parce que la mise en forme en est très classique, une planche, des vignettes, pas de sortie de cadre, pas d’originalité particulière dans la mise en page. Guy Delisle a un dessin assez simple, il colore ses pages dans des tons très neutres, des valeurs de gris, de sable qui ne distraient pas trop le regard des textes. Ceux-ci par contre sont assez présents, expliquant les tournées de Guy Delisle dans la vieille ville de Jérusalem, ses voyages en Cisjordanie et les passages des check-points, les difficultés des humanitaires à atteindre Gaza, les fêtes juives, les divisions de la ville…

Avec son regard candide de gars qui joue le rôle d’home à la maison pendant que Madame travaille pour MSF, Guy Delisle parvient à nous faire capter toutes les contradictions, les complexités de la vie en Israël, les bâtons dans les roues surréalistes que se jettent parfois les diférentes confessions religieuses, les freins perpétuels et incompréhensibles (même pour les gens du crû) à négocier un processus de paix digne de ce nom. En même temps, j’ai parfois été un peu frustrée par ce point de vue de « Candide » qui me semblait un peu court. Par exemple, quand il va visiter la synagogue dont les vitraux ont été dessinés par Chagall, à l’intérieur du grand Hôpital universitaire Hadassah, il nous explique : « On apprend que sur le dernier il a dessiné Jérusalem sans ses murs car pour lui, la ville sainte devait être ouverte à toutes les nations. » Et Delisle met dans sa propre bouche cette réflexion : « Eh ben, il doit se retourner dans sa tombe, ce brave Chagall. » Ca manque un peu trop à mon goût d’approfondissement culturel, cette remarque… Mais bon, j’en demande peut-être un peu trop…

J’ai été heureuse de retrouver sous le trait fin de Guy Delisle les principaux lieux de Jérusalem et des environs que j’ai moi-même visités en juillet 2011 : la basilique du Saint-Sépulcre (et mon étonnement semblable au sien devant le lieu supposé du tombeau du Christ – pareil à Bethléem dans la basilique de la Nativité : je préfère m’imaginer les lieux et les évènements moi-même plutôt que de garder en tête ce que les gardiens des lieux saints en ont fait, des lieux sombres, enfumés d’encens, surchargés de décorations baroques), le Mur des Lamentations, l’esplanade des Mosquées (le plus bel endroit de Jérusalem, le plus apaisant, le plus silencieux), la forteresse de Massada, la Mer Morte… Parfois la page s’ouvre, les cases s’agrandissent, alors on respire, on goûte la beauté de cette ville et de ses lieux saints, on apprécie la finesse et la précision du trait.

Un éclairage différent sur ce pays déchiré dont on croit comprendre les difficultés, avant qu’un nouvel évènement, une nouvelle rencontre fasse voler en éclat les idées reçues. Guy Delisle le fait bien percevoir !

Guy DELISLE, Chroniques de Jérusalem, Editions Delcourt (Fauve d’or du meilleur album à Angoulême 2012)

Le billet d’Argali et celui d’Antigone

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