Il y a un an, je vous parlais de La Ballade du Café triste, un recueil de nouvelles de Carson McCullers, découvert par hasard lors d’une promenade à Redu et que j’avais beaucoup aimé. Eh bien, c’est encore une fois à Redu et à nouveau par hasard que je suis tombée sur Le cœur un est chasseur solitaire, premier roman de cette auteure, publié alors qu’elle n’avait que 22 ou 23 ans. Et c’est à nouveau une petite perle que j’ai savouré du début à la fin.

 

Tout commence comme dans un conte :

Il y avait dans la ville deux muets que l’on voyait toujours ensemble. Le premier, Spiritos Antonapoulos est obèse et rêveur, a l’allure négligée, et travaille dans une boutique de confiseries et de fruits ; le second, John Singer est grand, l’air intelligent, toujours habillé proprement et sobrement, il est graveur dans une bijouterie. Les deux amis vivent ensemble et suivent chaque jour les mêmes rituels : ils partent travailler ensemble, rentrent ensemble, Antonapoulos prépare à manger et parle peu, Singer ne cesse de faire aller ses mains devant les yeux de son ami. Cette vie dure depuis dix ans, quand un jour, le cousin d’Antonapoulos le fait interner. Singer ne peut s’y opposer, mais cette décision est une tragédie pour lui. Il quitte leur maison, s’installe dans une pension de famille, prend ses repas au café de la ville. Et vit dès à présent dans l’attente des rares visites qu’il peut rendre à son ami.

Et pourtant, si Singer ne « parle » plus, il attire les confidences. La solitude appelant la solitude, peut-être ; le secret appelant le secret ; les fêlures appelant les fêlures… Quel meilleur confident qu’un sourd-muet ? Et pourtant tous sont certains qu’il les comprend. Tous, ce sont : Mick, la fille de la pension, adolescente en recherche, passionnée de musique (particulièrement de « Motsart » et de Beethoven, qui s’écrit avec deux « e » mais dont on en prononce qu’un), il lui suffit d’entendre un morceau pour le retranscrire, elle rêve de composer une symphonie dont elle esquisse les notes dans son cahier secret, de s’acheter un piano à tempérament (mais que ferait-elle si les huissiers venaient le lui enlever ?), de jouer dans le monde entier, d’être célèbre (elle signerait « M.K. »)… Tout en sachant qu’il n’y a d’autre espoir qu’un emploi au petit magasin du coin, une vie de misère à grappiller le moindre sou et économiser la plus petite bouchée… ; Jake Blount, un rouge, initié, qui voudrait tend propager la bonne parole autour de lui, mais comment leur faire comprendre ? ; le docteur Coppeland, un Noir, dont le rêve est d’émanciper sa race, mais ne connaît que déception lorsqu’il observe ses enfants ; et enfin, Biff Brannon, le tenancier du café, si seul dans son mariage, si seul dans son veuvage. Tous se confient à Singer. Singer ne les comprend pas toujours, mais il aime leur présence, achète une radio pour les recevoir (au plus grand plaisir de Mick). Mais qui connaît Monsieur Singer ? Qui sait d’où il vient ? Pourquoi il disparaît soudain quelques jours par an ? Et qui s’en préoccupe vraiment ?

Un coup de cœur ? Non. Parce que ce ne sont pas des flèches que décochent Carson McCullers, c’est un philtre qu’elle nous enjoint de boire lentement. Il est parfois amer, on s’y brûle la langue et, pourtant, le breuvage qui coule dans notre gorge est doux et chaud, agréable, on en redemande, on le sent couler dans nos veines, nous faire battre le cœur. Et même si on en garde quelques crampes à l’estomac lorsque le verre se vide, si l’on se maudit d’y avoir touché, on doit bien reconnaître que pour rien au monde, on aurait voulu passer à côté… Ce n’est donc pas un coup de foudre, non. C’est une histoire d’amour…

Carson McCULLERS, Le coeur est un chasseur solitaire, Stock, 2000

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