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Présentation de l’éditeur :

Jusqu’à présent, Chanard a mené la vie d’un ingénieur financier sans défauts, celle d’un employé compétent dans sa branche, porté par des valeurs de performance, d’excellence et d’innovation. Aussi, concevoir le schéma financier permettant de miser des capitaux sur les catastrophes naturelles ne lui semble pas extravagant. Devoir attendre qu’un sinistre survienne pour démontrer la pertinence du schéma n’a en revanche rien de confortable. D’autant qu’il faut une catastrophe colossale, qui batte tous les records. Il faut le désastre du siècle…
La force et la subtilité de ce roman résident dans la restitution d’un discours. L’auteur démonte avec brio quelques concepts chers au management. Il s’empare de toute une phraséologie d’entreprise, montrant sa froideur rationnelle et sa logique implacable aussi bien que sa propension à déborder du champ professionnel pour imprégner jusqu’à la vie intime des aspirants à la réussite.

Quel roman ébouriffant ! Encore un que je n’aurais sûrement jamais lu sans le j**y de la tsf belge, et j’ai même eu très peur qu’il ne pâtisse de ma lumineuse lecture de Nuage et eau, mais non : l’ambiance, les thèmes étaient tellement différents que je me suis laissé embarquer dans ce livre avec une stupéfaction mêlée d’horreur et… de rire.

La quatrième de couverture dit bien la technique employée par Thomas Coppey : restituer un discours, celui du management lié à celui de la haute finance, à travers le personnage de Chanard (il s’appelle ainsi, il n’a pas de prénom, tout comme les autres cadres du Groupe, désignés par leur nom de famille ou leur fonction dans l’entreprise – par contre, dans sa sphère privée, sa femme et sa fille ne sont désignées que par leur prénom, Cécile et Capucine). Dès le premier paragraphe du roman, ce discours stupéfiant est mis en place avec une redoutable efficacité :

« Si Chanard avait des doutes, si certaines de ses paroles sonnaient, lors des premiers entretiens, comme des tentatives pour se vendre, il s’est peu à peu approprié le discours du Groupe. Il fait sa profession de foi avec tact, prenant soin de ne laisser aucune incertitude quant à son humanité. Il admet qu’il y a parfois de la frustration à rentrer tard chez soi et à ne pouvoir consacrer plus de temps à Capucine, née il y a deux mois. C’est mon présent pour son avenir. Marwani, recruteur-manager en quête du profil qui apportera une réelle plus-value à l’équipe recherche du pôle Investment Banking, sait apprécier l’expression d’une telle faiblesse. Il applaudit, il valide puis libère Chanard et shoote un mail à la directrice des ressources humaines. Chanard a du potentiel. Il est smart et courtois. On va le staffer au plus vite et on verra à quel genre de performer on a affaire. Le manager dit bravo, nous augmentons notre Capital Humain. » (p.7)

Mélange d’anglais et de français, charabia spécifique, « potentiel », « Capital humain », « performer »… tout est déjà en place pour suivre la fulgurante carrière de Chanard au sein du Groupe. On pourrait dire que c’est un jeune loup dévoré d’ambition, mais il sait parfaitement se couler dans le discours feutré, policé de ses supérieurs, bien évidemment soucieux du développement professionnel et personnel de leurs collaborateurs pour le plus grand bien du Groupe (et de l’humanité). Et ça marche : il gravit les échelons à toute vitesse et à force de travail (bien évidemment, même le week-end, même pendant les vacances) il réussit à imposer la création d’un produit financier qui permet d’investir sur les catastrophes naturelles potentielles. (Ne me demandez pas d’expliquer, je n’ai rien compris à ce discours pompeux mais là n’est pas l’essentiel.)

Pendant que Chanard réussit au-delà de toute espérance, sa femme, elle, est reléguée à un niveau inférieur à celui qu’elle occupait au sein de la Société avant son accouchement : elle a eu le tort de vouloir un enfant et a réduit ainsi à néant toutes ses perspectives d’avancement de carrière, de promotion (c’est bien connu que la maternité détruit complètement toutes les facultés de réflexion et d’action chez une femme). Mais elle ne s’en tiendra pas là : à l’exemple de son mari tellement bien managé qu’il en réussit de manière éclatante, elle va utiliser les mêmes méthodes dans la gestion de son couple, de sa famille, de l’éducation de sa fille et dans son investissement personnel dans une Association à but social. Ce qui donne lieu à des scènes, des prises de décision et autres recours à des coaches que l’on lit les yeux écarquillés de surprise (quand on n’est pas, comme moi, de ce monde-là…)

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu’au jour où la « catastrophe du siècle » emmène le système et le produit financier de Chanard au-delà des probabilités. C’est la goutte d’eau (si je puis me permettre le jeu de mot) qui va faire déborder le vase : Chanard est déstabilisé, fragilisé… un peu comme Vautier, le collègue devenu « ami », qui a osé manifester que le Groupe n’était pas tout pour lui… Mais Chanard est tellement formaté par son travail et ses méthodes de management qu’il ne parvient pas bien à identifier la source de son malaise ni à imaginer une autre manière de mener sa vie. J’ai pensé avoir deviné très vite que tout cela se terminerait de manière tragique, mais non : l’auteur a gardé le même sens de l’ironie et de la dérision jusqu’à la dernière page de son livre.

Méthodes de travail et de management modernes (inspirées, paraît-il, de l’armée), pouvoir suprême de la haute finance dans nos sociétés occidentales, formes subtiles de harcèlement au travail, rentabilité à tout prix, toute-puissance des « Ressources humaines » … les thèmes et harmoniques de ce livre sont bien dans l’air du temps. Dans le monde de Thomas Coppey, le langage est tordu, vidé de son sens, dans une subtile perversion qui se cache derrière une soi-disant « éthique » (encore un mot à la mode). Et la construction du roman, de la montée en puissance d’un cadre supérieur, de sa réussite « exemplaire » à sa chute, est terriblement efficace : il y a peut-être de petites longueurs, mais très vite le récit rebondit et nous happe dans sa spirale infernale.

L’auteur a aussi eu l’excellente idée de sembler détacher le monde de Chanard et consorts de la réalité : en appelant les diverses institutions « le Groupe », « la Société », « l’Ecole », « l’Ecole des Ecoles », « l’Association » et last but not least « la Structure », en ne citant pas nommément la grande ville où vit et travaille le héros (mais il y a fort à parier qu’elle ressemble à Paris), il nous place dans une distance qui ferait presque penser à un roman d’anticipation, procédé que renforce le langage froid et technocratique. Et pourtant, cette réalité de la vie économique et financière est loin d’être de la science-fiction…

Je ne parlerai pas vraiment de coup de cœur tant les pratiques décrites dans ce Potentiel du sinistre me répugnent, me sidèrent (mais je suis naïve, je sais, je ne suis qu’une petite prof du secteur non-marchand, aucun intérêt) mais il faut avouer que la mise en situation de cet homme à la fois acteur et victime du système est vraiment d’une efficacité implacable et… jubilatoire !

Thomas COPPEY, Potentiel du sinistre, Actes Sud, 2013

L’avis de Jostein, qui vous explique beaucoup mieux que moi le truc financier, et qui a bien aimé aussi !

Un premier roman remarquable !

Défi PR1