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Présentation de l’éditeur :

Les Immortelles, ce sont les prostituées de Port-au-Prince. L’une d’elles prend à parti l’inconnu monté la voir au bordel. Apprenant qu’il est écrivain, elle lui propose un marché : contre son corps, écrire l’histoire des putains défuntes, emportées par le séisme sous les décombres de béton. D’une surtout : la petite, la fugueuse Shakira venue sous son aile un jour dans la haine de sa bigote de mère. De la belle et orgueilleuse Shakira toute pénétrée d’une passion dévorante pour Jacques Stephen Alexis, l’immense écrivain qui fait battre le cœur d’Haïti. Shakira la révoltée devenue la plus convoitée des putains de la Grand-Rue.
Avec ce roman de feu, qui marie le Ciel et l’Enfer, la transgression par le sexe et la mort atteint à la plus authentique humanité, la plus bouleversante, celle qu’aucune morale ne contrefait.
Avec une liberté absolue de ton, Makenzy Orcel prête voix à tout un monde. « La petite. Elle le disait souvent. Les personnages dans les livres ne meurent jamais. Sont les maîtres du temps. »

Beaucoup de choses ont été écrites sur ce « petit » roman de la dernière rentrée littéraire (mes propres blablas me permettront d’afficher 4 % de cette rentrée 2012 au compteur, je ne suis pas mécontente de moi). En fait, il s’agit d’une relecture, car le livre a été sélectionné pour le Prix Premiière, mais quand je l’ai lu en janvier, je ne lui ai pas accoré de conditions assez favorables, je sentais qu’il fallait à nouveau me pencher sur lui. C’est chose faite.

Comme à la découverte, j’ai été happée par la voix rude, âpre, douloureuse de cette femme qui veut faire mémoire des Immortelles de Port-au-Prince, et surtout de Shakira, « la petite », titre qu’elle répète de manière presque incantatoire, comme des sorts de vaudou de l’île qui feraient revenir la jeune prostituée à force de parler d’elle. Cette douleur insoutenable liée à toutes ces morts du tremblement de terre, ce sentiment d’injustice terrible face au sort qui frappe parmi les plus pauvres trouve un exutoire dans les mots, dans la répétition, on sent la nécessité de parler pour que la tragédie soit vraiment appréhendée, pour qu’on parvienne à vivre avec. C’est ce qui explique sans doute la fin un peu abrupte : tout à coup, la narratrice semble avoir fait son devoir, avoir évoqué suffisamment Shakira et les autres putes de la Grand-Rue pour que leur mort lui apparaisse dans toute sa réalité.

Les mots, c’est aussi ce qui passionnait la petite, lectrice acharnée de l’écrivain haïtien Jacques Stephen Alexis. Et malgré l’agacement de la narratrice devant cet amour des livres, elle se sert de ces mots, elle paie l’écrivain de son corps puisque « les personnages dans les livres ne meurent jamais. » 

Comme à la première lecture aussi, j’ai été un peu perdue dans les voix qui s’élèvent dans ce récit. Il y a bien sûr la prostituée qui a recueilli Shakira, l’a initiée au métier, il y a aussi quelques extraits du carnet intime de la petite. Mais Shakira a fugué, a quitté sa mère, et elle a elle-même eu un enfant ; d’autre part, la narratrice semble avoir eu aussi une fille qui l’a quittée. Du coup, j’ai cru parfois que certaines pages étaient dites par la mère de Shakira. J’ai peut-être tort, et cela m’a moins perturbée que la première fois : il suffisait peut-être de se laisser porter par la (les) voix du roman, une manière peut-être pour l’auteur de nous chambouler un peu, oh si peu, comme le tremblement de terre qui a ravagé Haïti en 2010.

Son grand art aura été de nous faire entendre ces voix, de nous laisser toucher par ces femmes qui sont moins que rien mais assument fièrement leur métier. Les Immortelles est un grand roman oral, me semble-t-il, en tout cas j’ai adoré lire de nombreux passages à voix haute, pour entendre au plus près la douleur, la colère, la lassitude, le deuil des immortelles. Et leur soif de vie.

« Imagine un instant que le ciel est fait de béton. Que cette chose a duré une éternité. Que la terre ne peut plus arrêter de trembler. Que le soleil ne peut plus jamais se lever. Qu’on est les seuls habitants de la terre. » (p. 79)

Makenzy ORCEL, Les Immortelles, Zulma, 2012

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