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Quatrième de couverture :

Depuis le jour ou il comprend que la course à pieds est sa passion, le jeune Tutsi Jean Patrick Nkuba n’a qu’un rêve : devenir le premier champion olympique du Rwanda. Mais les gens comme lui ne sont pas censés gagner… Avril 1994 : le pays s’embrase et Jean Patrick se trouve sans protection… Si ce n’est celle de son énigmatique coach, qui plus que quiconque croit en la réussite de ce jeune athlète. La seule solution : lui procurer une fausse carte d’identité ethnique pour échapper aux génocidaires et tenter d’accomplir sa destinée. Mais peut-on renier ses origines ? Et que sont devenus les siens ? Le temps passe. Les retrouver sera la course de sa vie.

J’ai reçu ce livre parmi les cinq titres du jury Fnac de la Rentrée littéraire, et il m’a vraiment beaucoup plu, c’est pour l’instant mon coup de coeur parmi les bouquins reçus en avant-première. Il faut dire que le sujet avait de quoi m’intéresser, par rapport à l’histoire toute récente et au Rwanda, en tant qu’ex-colonie belge et pays où dix paras belges de l’ONU ont été assassinés en avril 1994. Je ne sais pas si un autre roman a déjà été écrit sur le génocide rwandais, en tout cas Courir sur la faille (beau titre) m’a appris beaucoup de choses et a changé mon point de vue !

Le point de vue du roman, c’est celui de son héros, Nkuba Jean-Patrick (Nkuba veut dire Tonnerre), jeune garçon féru de sprint et de course à pied,  dont le père disparaît brutalement dès le début du roman, en 1984. C’est une tête de classe, Jean-Patrick, et il en aura bien besoin pour pouvoir faire les études qu’il souhaite et obtenir des bourses : car il est tutsi, et dans ce pays, son père a beau lui avoir donné une éducation intellectuelle, une capacité de réflexion, et avoir toujours prôné l’égalité entre les ethnies, un tutsi doit être plus qu’excellent pour prétendre arriver à quelque chose dans la vie.

Nous allons suivre Jean-Patrick tout au long de son adolescence, de sa jeunesse, entre la campagne de Cyangugu où sa famille vit désormais sous la protection de l’Oncle Emmanuel, l’internat de Gihundwe et l’université de Butare. Tous les jours, il court, il s’entraîne, d’abord avec son frère Roger. Ensuite il est repéré par un entraîneur de l’université, Rutembeza, qui va orienter JP vers le 800 mètres et lui donner un rêve olympique. Pendant ce temps, le pays se débat dans les convulsions des affrontements inter-ethniques, soigneusement orchestrés par le pouvoir du président Habiyarimana et haineusement relayés par la Radio des Mille Collines. Et si Jean-Patrick, « Mister Olympique » assiste impuissant à la montée de la violence, il continue naïvement à garder l’espoir que tout s’arrange, que les Rwandais reviennent à la raison, que les Occidentaux s’intéressent enfin au sort de ce petit pays sans aucun enjeu économique ou stratégique. Il continue à courir, pour devenir champion du Rwanda. Et il s’accommode de certaines compromissions conseillées par son coach.

A travers le roman de ce jeune athlète, j’ai vécu au Rwanda, l’espace de 470 pages, j’ai découvert la culture, la nourriture, les écoles, les pratiques religieuses (l’importance de la fête de Pâques, et les sinistres massacres qui ont suivi celle de 1994), les arbres, la boue des chemins à la saison des pluies, les oiseaux et les fleurs qui enchantent le paysage, le courage des femmes qui cultivent les champs. Avec la famille de Jean-Patrick, à travers ses heurs et ses malheurs, j’ai découvert tout un mode de vie, un pays et des gens accueillants, dynamiques, souriants. 

Et bien sûr, j’ai assisté le coeur serré à la montée de la violence, aux brimades et aux actions sporadiques dont sont d’abord victimes les tutsis, sous l’oeil impassible des forces de l’ONU, jusqu’à l’embrasement du pays après l’attentat contre le président Habiyarimana. Et c’est là aussi que mon point de vue a changé : j’attendais l’épisode de l’exécution des dix paras belges comme un moment fort et détaillé du livre (il faut dire que cela a marqué les esprits en Belgique à l’époque, un des soldats était originaire de ma petite ville belge, une rue porte désormais son nom ici). Eh bien non, dans l’histoire de cette guerre civile, la mort des paras belges n’est qu’un épisode parmi d’autres, à peine si JP ose espérer qu’enfin les Occidentaux interviendront dans cette guerre civile. C’est là (entre autres) que j’ai pris une claque dans la figure : la disproportion entre la vision de l’événement vu de Belgique ou vu du Rwanda, un épisode tragique ne faisant que s’ajouter à une chaîne déjà longue de violences et ancrée dans une histoire bien rwandaise (où les coloniaux belges n’ont pas joué un rôle très pacificateur entre Hutus et Tutsis, au contraire…)

Le récit se termine sur une note d’espoir, heureusement, et ce n’est pas pour le plaisir, non : il ne peut y avoir de réel « happy end » quand 800 000 Rwandais ont perdu la vie en trois mois. Mais Naomi Benaron propose une fin qui permet à la vie de continuer, tout en gardant la mémoire du pays et de ses morts, au terme d’un premier roman vivant et extrêmement bien documenté.

« Jean-Patrick comprit pourquoi Isaka lui avait plu dès ce premier jour où il l’avait entendu prononcer ce mot de Biserero. Bien que sa chaleur les poussât dans des directions différentes, un même feu brûlait en eux. Il repensa à la rencontre à Butare au cours de laquelle il avait battu les types de Kigali, et, d’un seul coup, il se rendit compte qu’il ne devait pas avoir honte de ses choix. Isaka et Roger avaient choisi de se battre avec des balles, lui avec ses jambes. Ainsi que le lui avait dit Emmanuel, à chaque fois qu’il gagnait, il emmenait tous les Tutsis avec lui. D’ailleurs, peut-être n’était-ce pas une affaire de choix… Peut-être que, depuis leur naissance, Ukubo kw’Imana – le Bras de Dieu – les avait propulsés dans telle ou telle direction. » (p. 153-154)

« Quand on tend un ressort suffisamment fort et longtemps, le métal finit par céder et le ressort par casser net. Idem pour un corps humain. Idem pour un coeur hmain. Idem pour un pays. Telle fut la réflexion que se fit Jean-Patrick dans un moment de répit au cours de l’entraînement du lundi matin. Rutembeza courait derrière lui à une cadence régulière. L’aube se levait sur les champs, les oiseaux lançaient des trilles en continu dans les arbres, l’air était assez vif pour cisailler les poumons. » (p. 308)

Un très grand merci à la Fnac et aux éditions 10-18 !

Je constate avec plaisir que ce roman a été retenu dans les sélections de la Fnac et du Furet du Nord/Libfly.

A propos du génocide rwandais

L’avis de Jostein sur Libfly

Naomi BENARON, Courir sur la faille, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Françoise Haas, 10/18, août 2013

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