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Quatrième de couverture :

« La vie n’est qu’un tissu d’à-peu-près, de décisions hâtives, de situations instables sur lesquelles on bâtit pourtant un mur en plâtre qu’un coup de poing peut traverser. »

À Mourava, hameau perdu de Sibérie centrale, Vladimir Golovkine n’a qu’un rêve : prendre le bateau pour Krasnoïarsk, la grande ville en amont du fleuve. Mais faute de pouvoir s’offrir un billet, c’est un étranger qu’il voit débarquer dans sa vie : Colin, un pianiste raté dont la main droite refuse d’obéir dès qu’il se met à jouer le concerto nº2 en do mineur de Rachmaninov.
À la frontière du récit et de la fable, Olivier Bleys, l’auteur de Pastel, créé ici un univers poétique où le tragique côtoie l’absurde. Histoire de vodka et de mystère, de musique, d’amitié entre les hommes, ce livre jubilatoire nous invite à cultiver la joie plutôt que la tristesse.

Quand j’ai découvert le catalogue des romans français de la Rentrée chez Albin Michel, c’est celui-ci qui a retenu mon attention, bien évidemment à cause du mot « Concerto ». Et puis cette association d’idée : concerto pour la main morte… et découvrir un auteur inconnu… de quoi me motiver !

Et je n’ai pas été déçue ! J’ai même réussi à faire des liens avec Une rançon, de David Malouf alors que les deux romans sont à des années-lumière de ça ! Mais j’aime ces correspondances tantôt recherchées, tantôt inattendues, d’une lecture à l’autre. Sept chapitres, un vieil homme qui change de perspective et transforme même sa vie : deux points communs très intéressants.

Les chapitres d’Olivier se déploient du numéro 7 au numéro 1, non pour dérouler un long flash back mais bien pour raconter une renaissance, pour amer à quelque chose d’inédit, d’in-ouï, comme ce Concerto pour piano n°2 de Rachmaninov que Colin Cherbaux ne réussit pas à jouer en entier, parce que sa main se bloque au beau milieu dans d’horribles crampes. Un Concerto écrit en mineur, dans une tonalité sombre…

Mais avant de connaître les déboires du pianiste, Olivier Bleys nous dépayse en nous emmenant sur les bords du Iénissei, à Mourava, un bled perdu du fin fond de la Sibérie. Tout y est miséreux, crasseux, écrasé par la puissance de la nature, noyé dans les vapeurs de la vodka. Une entrée en matière royale que cette description du village et de ses habitants ! Parmi eux, seul Vladimir Golovkine est sobre et il tente de résister à la crasse (d’une manière toute personnelle et très « collectionneuse ») en exerçant le métier d’éboueur pour les « soixante-treize habitants du village (seize en hiver, dont quatre invalides) » : il rêve de quitter le village et quand il parvient plus ou moins à mettre son projet à exécution (ah oui, c’est jubilatoire, comme le dit la quatrième de couverture !) il se fait jeter du bateau qui s’est arrêté pour l’avant-dernière fois à Mourava avant l’hiver. Un sale coup au moral qui ne durera pas longtemps. Car un autre homme est descendu du bateau : un Français perdu qui traîne un piano derrière lui et va frapper au hasard à la porte de… Vladimir. C’est Colin Cherbaux, pianiste malgré lui, mais pianiste quand même, ni beau ni sympathique, aucun charisme, mais on ne sait quelle lueur (de folie ?) l’a fait partir ainsi et se réfugier dans les limbes glacées de la Russie…  Il va raconter son histoire à Vladimir qui va tout faire pour aider « Kolincherbo » à débloquer cette main rétive. L’aventure sera rocambolesque… mais je ne vous en dis pas plus !

A vous de découvrir, si vous aimez qu’on vous raconte une bonne histoire, ce roman d’Olivier Bleys, un joyeux foutoir qui mêle et fait se croiser un ours fantômatique, une forêt enchantée, une vieille sorcière de village, des relents d’Union soviétique, Sergeï Rachmaninovet  Sviatoslav Richter, un ex-cosmonaute reconverti en ermite, l’hypnose et un voyage dans le temps et l’espace…

En 234 pages jouissives, Olivier Bleys fait vivre l’âme slave. Lui qui dit avoir trouvé l’inspiration de ce roman lors d’un voyage d’écrivains sur le Ienisseï, alors qu’il était en panne d’écriture (à écouter ici) nous fait aussi entrevoir qu’on peut changer de vie, même quand on est un pianiste pas très doué mal embarqué dans sa vie, ou un vieillard russe mal embouché assoiffé d’ailleurs. Mais on ne (se) change pas seul, et l’ordinaire ne suffit pas toujours à réorienter le cours de nos existences… Suivre pour cela le voeu bien réel de Sviatoslav Richter évoqué dans le roman : « Mettez un petit piano dans un camion et conduisez le long des routes de campagne, prenez le temps de découvrir un nouveau paysage ; s’arrêter dans un joli endroit où il y a une bonne église ; décharger le piano et parler aux habitants ; donner un concert ; offrir des fleurs aux personnes qui ont eu la gentillesse d’y assister ; repartir. » Et s’enivrer de vodka clandestine. Et se laisser emporter par le souffle puissant et nostalgique du Concerto n°2 de Rachmaninov (interprété par Richter, bien sûr – et quelle coïncidence heureuse, j’ai ce CD !)… Et goûter l’écriture rythmée d’Olivier Bleys, sa force descriptive, son humour débridé. Se laisser emmener en un voyage improbable dans une  Sibérie à la fois bien réelle et symbole de nos profondeurs intimes. Vibrer en Russie !

« C’était l’heure où l’ombre des pins, modelée sans vigueur par le soleil d’automne, s’étalait loin sur la berge, telle une rangée de baïonnettes pointées vers l’ennemi. Il y avait du côté du fleuve, pour repousser cet assaut de la terre, une brume où suffoquaient les arbres les plus proches de l’eau. De rares oiseaux passaient dans l’air, dont le vol arrachait aux vapeurs des mèches filandreuses. Dans cette bataille sans bruit, on ne savait si l’Alexander Matrosov, silhouette blême qu’enlevaient au néant le trait bleu du pont supérieur et les virgules rouges des canots de sauvetage, défendait les couleurs du fleuve ou du rivage. Il semblait appartenir aux deux mondes et les servir également, tel un émissaire des dieux parmi les hommes. » (p. 30)

Olivier BLEYS, Concerto pour la main morte, Albin Michel, août 2013

Merci à Laure Wachter et aux éditions Albin Michel pour la découverte de cet univers !

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