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Quatrième de couverture :

« Tu disais alors que, lorsque nous étions ensemble, tu étais toujours un peu grisée, comme si nous avions bu du champagne. C’est cela justement que j’aime en toi, que je puisse toujours te mettre en cette humeur de champagne, où la vie nous picote aux doigts et où l’on est prêt à n’importe quelle folie », écrit Rosa Luxemburg à son amie Louise.

Malgré nos déclarations et nos déplorations, nous avons peur du bonheur, cette  » humeur de champagne  » qui nous fait prendre la vie comme une aventure passionnante. Subversif par essence, il bouleverse notre rapport aux autres et nous transforme sans cesse. Rien à voir avec les recettes d’optimisme que lion nous vend et les quêtes désincarnées. Le bonheur est une bonne  » digestion  » du monde et des autres, qui entrent en nous et se mélangent voluptueusement avec notre mythologie intime, nos émotions, nos profondeurs. Tout lui est  » aliment « , la peine comme la joie. Le signe du bonheur est moins le sourire que la bienveillance et la créativité. Mais comment surmonter les peurs et les frustrations ? Si un bon génie vous rendait visite, quel voeu lui demanderiez-vous d’exaucer ?

Vincent Cespedes a repris cette expression de Rimbaud pour donner son titre à une étude sur le bonheur très vivante et bien ancrée dans son temps.

O saisons, ô châteaux,
Quelle âme est sans défaut ?

J’ai fait la magique étude
Du Bonheur, qu’aucun n’élude.

Salut à lui, chaque fois
Que chante le coq gaulois.

Ah! je n’aurais plus d’envie :
Il s’est chargé de ma vie.

Ce charme a pris âme et corps,
Et dispersé les efforts.

O saisons, ô châteaux,

L’heure de sa fuite, hélas !
sera l’heure du trépas

O saisons, ô châteaux !

Arthur RIMBAUD, Une saison en enfer, Alchimie du verbe

Le bonheur à tout prix, c’est souvent ce qu’on entend vanter dans notre culture, à travers les diktats de la pub et autres commandements du bonheur selon le Club Med. Vouloir paraître heureux à toute force (le « bonheurisme » comme le « jeunisme »), devenir heureux à force de la paraître : est-ce la bonne recette ?

Non, l’auteur, philosophe et écrivain, parie sur l’association entre les mots « bonheur » et « rendre » : rendre heureux. Le bonheur serait donc relié à notre capacité à nous désarmer, à nous ouvrir aux autres pour des relations autres, à notre capacité à nous émerveiller, à être bon, à avoir un regard, un être bienveillant sur le monde et les êtres. Une alchimie (encore l’influence de Rimbaud) qui dépasse les peurs et le paraître pour vivre en vérité. Heureux.

Si Vincent Cespedes s’inspire volontiers d’Arthur Rimbaud et de sa soeur Isabelle, il cite de nombreux autres auteurs, notamment en poésie (Baudelaire, Emily Dickinson,…) ou en fiction (Lewis Caroll), des correspondances, mais aussi des références bien contemporaines telles que la série Dexter. Il n’hésite pas à mettre en scène, à citer largement ces différents éléments culturels.

Son raisonnement est très clair, sa manière de mener son ouvrage très pédagogique, ce qui rend le livre assez accessible. Une belle manière de philosopher activement sur une question qui nous touche particulièrement !

« Le vrai bonheur ne se conjugue ni avec le verbe ‘avoir’ (‘bonheur’ des bonheuristes, qui sauvent les apparences pour mieux se défiler), ni avec le verbe ‘être’ (‘bonheur’ des spontanéistes, victimes de leurs propres inconstances et de la société-carcan). Le vrai bonheur se conjugue avec le verbe ‘rendre’. Rendre heureux : rendre le charme donné, rendre l’âme et renaître altéré, accueillir les autres en soi et plonger dans des hospitalités de liesses et de réconforts. Le bonheur est un rendez-vous. Rendez-vous à votre Je(u), grand bal des mutations florissantes ; succombez-y même – et surtout – si les mal-émus s’en sentent gênés, troublés, fragiles, et se demandent ce qui vous prend. Rendez-vous compte des tournures prises, cultivez votre vigilance et votre empathie : tout ce qui tremble vous concerne. Vous êtes pleinement heureux  donc vous rendez heureux, car le bonheur déborde. Champagne ! L’autre est votre coupe et votre breuvage, votre chance et votre destination. L’anormalité pétillante est votre condition. » (P. 144-145)

Un grand merci à Paula Braconnot et aux éditions Larousse pour l’envoi de ce livre ! Je vous en présente un autre jeudi et soyez attentifs : d’ici quelques jours, il y aura de la surprise dans l’air !

Vincent CESPEDES, Magique étude du bonheur, Larousse, 2013

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