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Quatrième de couverture :

Avec Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse et La chorale des maîtres bouchers, Louise Erdrich a imposé son regard insolite et son univers poétique parmi les plus riches talents de la littérature américaine. On retrouve dans ce nouveau roman l’originalité narrative, la prose lumineuse et la force émotionnelle d’une oeuvre qui ne cesse de se renouveler et de surprendre. 
Chargée de procéder à l’inventaire d’une demeure du New Hampshire, Faye Travers remarque parmi une étonnante collection d’objets indiens du XIXe siècle un tambour rituel très singulier. Émue et troublée cet instrument, elle se prend à l’imaginer doté d’un étrange pouvoir : celui de battre au rythme de la douleur des êtres, comme en écho à la violente passion amoureuse dont il perpétue le souvenir… 

Je ne lis pas les romans de Louise Erdrich dans leur ordre de parution (du moins en France) mais ce n’est pas grave : jusqu’à présent, je n’ai jamais été déçue, bien au contraire ! Avec Ce qui a dévoré nos coeurs, c’est comme si la voix de la romancière résonnait, comme le tambour au coeur du livre, une voix singulière, poétique, animiste, attentive aux choses et au êtres autour d’elle…

J’ai une fois de plus admiré le talent narratif de Louise Erdrich : en quelques pages, en plantant le décor et les personnages de son histoire, elle nous met bien sûr la puce à l’oreille, on se dit que Faye et sa mère cachent un secret, qui effectivement sera dévoilé en cours de lecture, et elle relie des personnages et des histoires liés par un objet, ce tambour rituel, façonné par le temps, par les hommes qui l’ont fait sonner, par les gens qu’il a guéris, accompagnés, et dont l’histoire remonte à bien plus longtemps que les jours où on l’a fabriqué. La construction narrative touche à son sommet avec les concordances (les résonances) entre l’histoire de la famille de Faye et celle d’Ira et ses enfants.

Mine de rien, on en apprend aussi beaucoup sur la vie et les traditions des Indiens, les mariages et les adultères, la construction et les chants liés au tambours rituels, et aussi sur les conditions de vie souvent déplorables dans la réserve.

J’ai beaucoup aimé l’écriture tout en allusions de Louise Erdrich : elle ne nous dit pas tout d’emblée, elle glisse de temps en temps des liens entre les destins, les personnes, et les pièces du puzzle s’emboîtent petit à petit, mais il restera du mystère sur le devenir des personnages, et c’est bien de ne pas tout savoir, de respecter leur indépendance, comme la romancière, qui les aime tellement, ses personnages, cela se sent. Leurs passions sont peut-être destructrices mais ils font ce qu’ils peuvent pour se débrouiller avec elles et leur entourage. Malgré la peau de chagrin et de culpabilité qui colle à la peau de certains, la romancière les fait vivre avec tant d’humanité qu’on ne peut pas les rejeter en tant que lecteur, on vit au rythme de leurs vibrations internes ! 

Si vous êtes un esprit cartésien, si vous ne croyez que ce que vous voyez et entendez, il faut vous abstenir de lire Louise Erdrich : la belle dame fait parler les rêves et le vent, écoute les pierres et les arbres, elle dote les animaux et les tambours de sentiments et de sensibilité. Elle m’a envoûtée avec ce très beau roman !

« Mon père est un Shaawano et j’ai grandi à portée de ces loups, mais pendant longtemps sans comprendre, bien sûr, la raison de leur lien avec notre famille. En été, cette bande disparaît loin sur le continent où la rive est encore sauvage et n’a jamais été aménagée. Là, je les entends à peine. Mais en hiver ils s’aventurent sur la glace du lac et chassent dans les îles. Alors leurs hurlements voyagent à travers l’espace glacé et les entendre réveille tout le tumulte de mon coeur dans mes jeunes années. J’ignore pourquoi leurs cris me font cet effet-là ; peut-être est-ce parce que j’ai toujours eu ce désir, ce besoin, de passer au-delà de mon existence. Je suis une limite de quelque chose d’autre, mais je ne sais pas de quoi. La plupart du temps, je me suis fait une raison de ne jamais savoir, mais quand j’entends les loups, c’en est fini. L’agitation me saisit. Il faut que je sorte de chez moi pour marcher dans la nuit, avide de savoir ce que je ne peux pas savoir et anxieux de voir ce qui demeurera toujours caché. » (p. 137)

« Peut-être les grands arbres avaient-ils vu leur bonheur maladroit, humain, bien trop bref, et eu pitié. Peut-être les arbres avaient-ils su dès le début. Peut-être les arbres avaient-ils décidé de faire ce qu’ils pouvaient pour les jeunes amants et pour leur fille. Le corps d’un tambour est une enveloppe pour l’esprit, tout comme s’il était de chair et d’os. Et bien que l’amour entre un homme et une femme puisse changer et faillir, trop présumer de ses forces, devenir la proie des soupçons, le tambour, lui, continuait à vivre. Le tambour attend avec la patience des objets inanimés et pourtant il guérit avec la vie elle-même. » (p. 192)

Louise ERDRICH, Ce qui a dévoré nos coeurs, traduit de l’américain par Isabelle Reinharez, Albin Michel, 2007

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