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Quatrième de couverture :

Le 3 janvier 1960, Albert Camus quitte sa maison de Lourmarin pour rejoindre la capitale. Alors qu’il avait décidé de prendre le train, son éditeur Michel Gallimard réussit à le convaincre de faire la route en voiture. Ce voyage est pénible pour Camus, qui a des difficultés à écrire et se demande s’il sera jamais capable de mener à terme Le Premier Homme. Célèbre, riche, en pleine force de l’âge, il devrait être comblé. Mais il est préoccupé par la guerre d’Algérie, dont il ne voit pas l’issue. Très marqué par la polémique qui a suivi la publication de L’Homme révolté et le prix Nobel de littérature, il doute, au point de vouloir abandonner l’écriture.
Au cours du voyage, Albert Camus renoue avec les souvenirs de sa vie, notamment à Alger. Jusqu’au moment où, dans une ligne droite, la voiture de Gallimard quitte la route. Camus est tué sur le coup. Dans sa sacoche, on retrouve le manuscrit inachevé du Premier Homme, un horoscope lui prédisant de belles créations, quelques photos et un billet de train inutilisé.

(Né à Sétif, journaliste et enseignant, José Lenzini est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages touchant à l’Algérie, dont trois consacrés à Albert Camus, qui est pour lui un sujet de prédilection et de travail depuis plus de vingt ans.)

C’est à un exercice particulier que José Lenzini s’est livré : il le précise d’emblée, il s’est basé sur des articles de presse, des témoignages, et s’est attaché avec « un souci de précision factuelle » aux derniers jours de la vie d’Albert Camus. « Ce livre, dont la trame est le silence de la mère, présente des situations dans lesquelles il est possible d’imaginer Camus confronté à un destin qui lui paraissait incertain. » L’auteur choisit donc de « nourrir l’ensemble de citations issues de l’oeuvre de Camus » mises entre guillemets dans le texte mais sans référence : au lecteur de chercher et/ou de relire Camus pour retrouver ses idées, son écriture, ses thèmes.

C’est à la fois la richesse et la limite de ce récit : on sent une grande connaissance de l’oeuvre d’Albert Camus, philosophe, romancier, homme de théâtre, et une perception très fine des critiques et attaques de certains milieux intellectuels et politiques (le parti communiste, pour ne pas le citer) dont l’auteur a été la cible, particulièrement après avoir reçu le prix Nobel de littérature. On est touché aussi par les références de Camus au quartier pauvre d’Alger, Belcourt, et au silence dans lesquels sa mère vivait toujours, enfermée dans la surdité qui l’empêchait de comprendre et de manier correctement les mots avec son fils. Silence qui n’est pas absence de relation ni de communication, au contraire. Thématique qui ne cesse de parcourir l’oeuvre que, oui, nous avons envie de (re)découvrir – et regretter, infiniment, qu’une mort brutale la laissât inachevée, quoiqu’en dirent ses détracteurs.

Malgré l’absence totale de suspense (et pour cause), on se prend à suivre Albert dans ces deux dernières journées, lors de ce voyage de retour vers Paris, où Camus espère relancer son désir d’écriture (avec Le Premier homme) et sa carrière d’homme de théâtre (il espérait obtenir d’André Malraux la direction d’une salle parisienne). On suit pas à pas, roue à roue, le départ, les derniers à l’entraîneur de foot des jeunes de Lourmarin, les haltes, la nuit en Bourgogne, le denier repas, les échanges entre Michel et Albert, tout en repartant sans cesse, dans les silences de l’homme, vers Belcourt et la figure maternelle, vers Alger et un peuple qui réclamait alors dramatiquement son indépendance. Jusqu’au moment où la voiture quitte la route…

La limite du texte, comme je le disais, le petit bémol, c’est-que, dans son désir de citer abondamment Camus, de faire de multiples références à sa vie et à celle de sa famille maternelle, José Lenzini fait peut-être un exercice un peu froid, un rien malgré toute sa compréhension de l’homme et de son oeuvre et sa perception sans doute assez juste des pensées qui habitaient Camus en ce début de janvier 1960. Mais derrière la magnifique couverture graphique de Jean-Pierre Giacobazzi se cache un bel hommage, au style sobre et tendu, à l’auteur de L’Etranger et de La Chute, de Noces et de Les Justes.

« Elle [la mère d’Albert Camus] avait su alors que « le désespoir est silencieux. Le silence même, au demeurant, garde un sens si les yeux parlent. » Les siens disaient tout le vide qu’il lui faudrait franchir désormais. Elle aurait des regards secrets à échanger avec des souvenirs obscurs, dans de longues plages d’attente : les uns y verraient une sorte de béatitude et d’autres un renoncement, une indifférence au quotidien. » (p. 16-17)

« En cette période où les mots semblent se dérober sous sa plume, il [Albert Camus] prend plus que jamais conscience qu’il n’a eu de cesse, au fil de ses livres, de vouloir (re)donner la parole à cette mère définitivement retranchée dans son mutisme. Une parole par substitution pour cette femme au verbe de pierre dans lequel il sait trouver les racines de l’amour. Il a, par les subterfuges de l’écriture, fait saliver des phrases d’encre pour tenter d’éveiller ce miracle du dialogue. Il a écrit des histoires, souvent puisées dans son quotidien du quartier pauvre, pour cette femme qui ne les lira jamais. Il le sait et enfonce pourtant, sans jamais se lasser, le soc de la plume dans sa terre d’enfance dont il restera à jamais orphelin… » (p. 41)

Albert Camus repose à Lourmarin : j’ai eu l’occasion de visiter sa tombe, une simple tombe de granit à l’entrée du cimetière, soigneusement entretenue,puisque sa fille Catherine habite toujours la maison familiale au centre du village. Mais c’est bien l’anniversaire de la naissance de Camus que l’on célèbre en ce 7 novembre 2013.

José LENZINI, Les derniers jours de la vie d’Albert Camus, Actes Sud, 2009 (et Babel, juin 2013)

L’hommage à Albert Camus nous est proposé par Denis et son blog Bonheur de lire. J’inscris ce titre dans la contrainte « titre de plus de cinq mots » et, j’ose, pour le Petit Bac en Prénom…

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