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Quatrième de couverture :

J’ai laissé partir mon père sans écouter ce qu’il avait à me dire, le combattant qu’il avait été, le Résistant, le héros. J’ai tardé à le questionner, à moissonner sa mémoire. Il est mort en inconnu dans son coin de silence. Pour retrouver sa trace, j’ai rencontré Beauzaboc, un vieux soldat de l’ombre, lui aussi. J’ai accepté d’écrire son histoire, sans imaginer qu’elle allait nous précipiter lui et moi en enfer… S.C.

Dès les premières lignes, j’ai été prise à la gorge par l’écriture de Sorj Chalandon. Dans le roman, un biographe professionnel conte, à la demande expresse de sa fille, Lupuline, les souvenirs d’un ancien résistant, Beuzaboc : belle mise en abyme où le narrateur déclare : « Depuis toujours je recherche les mots. Je les veux au plus près, au plus pur, au plus nu. » (p. 57) C’est sans doute la propre recherche de Sorj Chalandon qui, dès les premières pages, plante le décor d’une histoire de mémoire et d’émotion.

Alors que le père du narrateur, Brumaire (un ancien résistant effacé), est enterré sous la pluie qu’il aimait tant, le face à face entre le biographe et Beuzaboc se déroulera dans la canicule d’août 2003, un cadre qui marque de manière originale les différences entre les deux hommes. Cette figure du père habite le roman : Beuzaboc, le vieil homme rétif à se livrer et le père que le fils n’a pas réussi à écouter et qu’il aimerait retrouver et honorer à travers Beuzaboc. Le père héros, le père passeur de mémoire, et les mots, les mots « au plus près », les mots qui taisent, qui cachent, les mots qui trahissent.

« Je me sentais très seul. Je pensais à cet homme, à ces hommes, à ce papier tendu par un abbé quelques instants avant la mort. Je voyais leurs dos voûtés, les cheveux brouillons de nuit, leurs joues salies de barbe, leurs chemises ouvertes, leurs pantalons retenus par rien. Je voyais leurs rides au milieu du front, leurs bouches un peu ouvertes, leurs doigts tenant mal le crayon. Je voyais la lumière qui hésitait au seuil de la cellule. Je voyais ces hommes assembler leurs pauvres mots. Je relisais leurs phrases sans plainte, sans douleur, sans le moindre remords offert à leurs bourreaux. Je me demandais comment ces mots avaient pu survivre à ces hommes, continuer leur chemin de mots, revenir plus tard sous nos plumes, dans nos lettres, sur nos lèvres en paix. Je me demandais comment nous avions pu après eux encore écrire « adieux », « amitié » ou « chagrin ». Je me demandais ce que seraient devenus nos mots sans les leurs. » (p. 128-129)

Il est question de mémoire, de transmission, d’authenticité aussi (le journaliste qu’est Chalandon affleure sous le désir de vérification du narrateur) dans ce roman qui devient un huis-clos étouffant dans la chaleur lilloise, où le rouge des chaussures de Lupuline vient éclairer la grisaille des souvenirs.

Je l’avais déjà bien senti en vrai dans les interviews lues ou entendues de lui, mais il me semble plus… authentique, si je puis me permettre ce sentiment, de découvrir la profonde humanité de Sorj Chalandon à travers ses écrits. Dont, heureusement, il me reste tout ou presque à explorer…

Un autre extrait qui m’a beaucoup touchée et qui témoigne de cette sensibilité si juste : « On fait son deuil. C’est effroyable, mais on le fait. Après avoir été au loin, au plus profond, creusé par l’absence, et le silence, sans air, sans lumière, sans souffle, sans pensée, sans rêve, sans voix, après avoir perdu la faim, la foi, les nuits, après avoir tremblé à l’infini, après avoir eu froid de tous ces jours sans l’autre, après avoir traversé seul les fêtes maudites, les saisons détestables, après tant de matins pour rien, on défroisse le linceul qui nous couvrait aussi. On caresse l’étoffe, on la regarde encore, on la plie avec soin, on la range dans un coin de sa vie en attendant la suite. On fait son deuil, mais on ne revient pas d’un rendez-vous manqué. » (p. 22)

Sorj CHALANDON, La Légende de nos pères, Grasset, 2009 (Le Livre de poche, 2011)

De nombreux avis sur Libfly et sur Partage lecture

P.S. Le hasard (heureux, je trouve) a fait que, la même semaine, je parle des derniers jours d’Albert Camus dans un récit marqué par la figure de la mère de Camus, sourde, illettrée, qui maniait les mots avec difficulté. Le silence était au coeur de la relation entre la mère et le fils. Ce silence et cette transmission par les mots sont aussi un des thèmes du roman de Sorj Chalandon. Ce jeudi aussi, cette thématique était criante dans le spectacle de Tom Lanoye, La langue de ma mère, où il parle de sa mère frappée d’aphasie et incapable de communiquer avec son entourage alors qu’elle était une comédienne dans l’âme. Lien très fort aussi entre la mère et le fils : « La patrie, explique-t-il, c’est le père. La langue (maternelle), c’est la mère. Si ma mère perd ses mots, je les perds aussi. » J’adore ces coïncidences heureuses dans les lectures et autres loisirs culturels… J’ai commencé à lire le roman dont Tom Lanoye a tiré ce spectacle dense, intense, truculent, émouvant… j’ai dû le laisser de côté pour cause de LC et autres obligations de lecture (ça ira mieux dans quelques semaines, mais ça va, je suis plus motivée qu’en octobre) mais je reprendrai ce roman foisonnant et je vous en parlerai, c’est sûr !

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