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Présentation de l’éditeur :

François Sorrente est un jeune homme de dix-sept ans, le dernier d’une famille de cinq enfants. Élevé par sa sœur aînée, Maryse, à laquelle il voue un attachement sans borne, il vit dans la ferme familiale avec son père et deux de ses frères, Jules et Arthur. Il passe le plus clair de son temps à garder les cochons auxquels il parle et se confie.
François ne ressemble pas au reste de sa famille, cela lui pose question. Il se demande aussi pourquoi son père, Jacques Sorrente, lui a fait jurer de ne jamais franchir la rivière, pourquoi il n’a jamais connu sa mère, pourquoi sa sœur est partie de l’autre côté ; que s’est-il passé à la maison de l’autre côté de la rivière ? Pour répondre à toutes ces questions, il se lie d’amitié avec le curé du village, Roger, et Amélie, afin que ceux-ci lui apprennent, en cachette, les lettres de l’alphabet. Ainsi, il pourra repartir de la personne par laquelle tout a commencé : sa mère.

« Si tu passes la rivière, si tu passes la rivière, a dit le père… » C’est avec cette expression rythmée, c’est avec ce titre que commence le premier roman de Geneviève Damas. On pourrait croire à une chanson enfantine, à une berceuse chantée par une mère à son enfant. Oui, mais de mère, il n’y en a pas dans cette famille, en tout cas François n’en a aucun souvenir, et c’est le père qui a prononcé ces mots en guise de menace. Il ne sait faire que cela quand il parle, le père : menacer. Et ses autres fils ne sont guère plus causants. Et pourtant, François va prendre le courage d’apprendre à connaître les lettres, les mots, et derrière les mots lus, les mots entendus, les mots surpris, les mots cachés ou les mots spontanés, les secrets vont se dévoiler petit à petit, la parole va se libérer, et le poids qui empêchait le « nigaud qui n’a que du vent dans la tête » d’être heureux va se soulever…

Un roman à secret de famille, un roman d’initiation, c’est du déjà vu, me direz-vous. Oui mais… Geneviève Damas, la comédienne et auteure de théâtre, s’est glissée avec grâce et empathie dans la peau de François le simple  et elle lui invente une langue désarmante d’humanité (et ne croyez pas que c’est simplet, au contraire, il m’a fallu quelques pages pour me couler dans les phrases de François). Et puis il y a les personnages secondaires bien croqués comme la vieille Lucie, Arthur et Jules, les frères et le père mal embouchés, Amélie et ses bagues, et surtout Roger, le curé énigmatique et si humain. Et puis il y a les cochons à qui François parle, Oscar et Hyménée auprès desquels il a trouvé un peu de chaleur et de réconfort, et ces cochons-là, je vous jure qu’il sont aussi attachants que ce garçon de dix-sept ans le pense.

J’ai sorti ce livre de ma PAL où il attendait depuis l’année dernière, j’ai profité de ce mois belge et de cette semaine Luce Wilquin en particulier, mais finalement il n’y a pas de hasard : c’est le troisième roman où la figure de la mère prend tant d’importance, même si elle est ici fondamentalement absente (Nos mères et La langue de ma mère), le second où la capacité de résilience d’un enfant ou d’un jeune homme le transforme profondément (Nos mères), le troisième où les mots participent de cette transformation, de cet éveil au monde, de ce pouvoir de délier le passé (La langue de ma mère, Ferveur) le second où la liberté est au prix d’une limite à dépasser (Demain, je franchis la frontière). Non, il n’y a pas de hasard et je compterai donc au nombre des bonheurs de ce mois belge les liens subtils qui se seront tissés entre mes lectures… cela participe au coup de coeur pour le roman de Geneviève Damas, qui est une belle personne à l’image de son livre !

« Ils ont beau être différents, mes deux frères, pour certaines choses ils s’entendent comme la lune et les étoiles. Les choses comme les sous, comme ‘On ne mettra jamais les pieds dans ton église, curé’, comme ‘Moins on parle, mieux ça vaut, si tu as quelque chose à dire, tais-toi, si tu es content, tais-toi, si tu as du chagrin, tais-toi. Tais-toi, tais-toi, tais-toi.’ Ca a peut-être à voir avec la mère, ça.

Une mère, j’imagine bien que j’en ai eu. Tous les cochons en ont une, pourquoi pas moi ? J’ai beau fouiller dans ma caboche, je ne la vois pas, sinon le visage de Maryse quand j’avais la varicelle et qui me tenait la main et me caressait le front en disant ‘Fifi’. De notre mère, pas de photo, juste la taloche quand je posais la question au père et ses yeux qui regardaient vers nulle part, le grand silence qui se faisait alors. » (p. 27)

« Depuis que la mort est arrivée à Oscar, j’en ai trouvé une autre à qui parler. Si Oscar, ça a été le coup de foudre, celle-ci, je dois le reconnaître, je l’ai choisie avec réflexion. Mon cochon, je l’avais tout de suite vu qu’on était pareils : sa façon de regarder, de scruter ; l’air qu’il prenait avant d’agir, pas pressé, pas furieux et puis, pan, j’y vais ; sa douceur ; sa manière de rester propre malgré la boue. » (p. 29)

« Mais quand il (Roger) a ouvert les yeux, il s’est flanqué à pleurer comme un bébé, parce que cela lui faisait du bien de me voir, même si j’étais bête et nigaud, qu’il disait, parce qu’il préférait la compagnie des gens comme moi, simples, à celle de ceux qui savent toujours tout et qui croient être des justes, parce que les justes et les intelligents et les fiers et les hypocrites, il n’en pouvait plus, il préférait la compagnie des gens comme moi qui ont du vent dans la tête, parce qu’au moins ils sont vrais. Et moi, je ne savais pas quoi dire quand il pressait ma main et me souriait du fond de ses orbites, je ne savas dire que ‘oui’, parce que depuis toujours, je le sens au fond de moi que je suis bête et nigaud, parce que le père me l’a dit, parce que mes ongles sont noirs, que je vis au milieu des cochons et que ma vie, elle est toute petite – comment ta vie peut être grande quand tu ne sais pas lire et que tu ne connais rien sauf ton village et Hyménée et Amélie et toi, Roger, toi ? » (p. 69)

Geneviève DAMAS, Si tu passes la rivière, Editions Luce Wilquin, 2011

Le très beau billet de Marilyne, un coup de coeur aussi pour Argali

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