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Présentation de l’éditeur :

Qu’est-ce qu’elle peut bien y comprendre, Annette, à ces rendez-vous du mercredi après-midi, à l’abri des regards indiscrets, chaperonnée par des bonnes soeurs au regard doux et préoccupé ? Peut-être que si elle ne s’appelait pas en réalité Hanna, peut-être que si elle n’était pas juive, la fillette pourrait voir ses parents autrement qu’en catimini…
Le peuple de Liège a beau renâcler devant la rigueur des lois antijuives, les rues de la ville, hérissées de chausse-trapes, n’en demeurent pas moins dangereuses. Un homme, en particulier, informateur zélé de l’occupant allemand hantant les bas-fonds de la cité, exilerait volontiers les parents d’Hanna vers des cieux moins cléments. Mais la trahison ne vient pas toujours du camp que l’on croit.

Comment réagissent des gens ordinaires confrontés à une situation extraordinaire ? Quelle est la frontière entre le bien et le mal, entre un héros et un salaud ? Inspiré de faits réels, Dans la gueule de la bête saisit toutes les nuances de l’âme humaine, tour à tour sombre et généreuse, et invite chaque lecteur à se demander : « Et moi, qu’aurais-je fait pendant la guerre ? »

Quel magnifique roman, qui me donne envie de me précipiter en librairie pour trouver d’autres oeuvres d’Armel Job ! De lui j’ai lu il y a déjà quelques années le superbe Helena Vannek et j’ai vraiment eu plaisir à retrouver ici sa plume élégante et très évocatrice.

Mais l’intérêt principal du roman, bien sûr, c’est de découvrir comment des hommes et des femmes ont osé s’organiser à Liège pour sauver des Juifs au nom de la liberté et du respect des droits humains, au nom de leurs valeurs catholiques : Armel Job l’a expliqué à La librairie francophone, dont il était l’invité le week-end dernier, que, si l’Eglise catholique n’a pas pris position officiellement contre la déportation, l’évêque de Liège, Mgr Kerkhofs, avait donné des directives aux prêtres et religieux pour cacher des Juifs, notamment des enfants. Après les rafles de 1942, des indics continuent à traquer les Juifs et à les « vendre » à l’administration allemande.

« Qu’est-ce que ce monde où des gens s’acharnent à exterminer des gens dont ils ne savent rien, que d’autres, qui n’en savent pas davantage, sont prêts à sauver au prix de leur vie ? » (p. 167) C’est cela qu’Armel Job nous conte, en mettant en scène Volko, Fannia et leur petite Hanna, José Kaiser et sa femme Léa ou plutôt Laja, qui se croyait à l’abri par son mariage et ses « vrais faux papiers ». Dans la ville de Liège, l’abbé Müller et Maître Vandenbergh s’activent et donnent des consignes strictes pour leur sécurité. Le clerc de notaire Oscar Lambeau est un maillon du réseau tandis que son patron, Me Desnoyer s’efforce de faire preuve de courage en prenant Fannia (devenue Nicole) à son service.

Mais le hasard des rencontres, les angoisses liées à l’Occupation, des intérêts divers constituent autant de petits grains de sable qui s’enchaînent et vont mettre en danger plusieurs des protagonistes : ils devront faire des choix, souvent dans l’urgence, dans la précipitation, et la morale enseignée en chaire de vérité sera de bien peu de poids face à la barbarie. Comme le dira l’un des personnages, il n’y a plus à choisir entre le bien et le mal, mais entre deux maux. Et suivant sa situation familiale, suivant ses idéaux, ses intérêts, ses attachements, sa personnalité, son histoire, chacun fera des choix : trahir ou secourir, agir ou laisser faire, se taire ou parler. Le moindre mal, celui qui permettra de se regarder encore dans la glace si on en réchappe…

Le drame se noue, le récit est rythmé, nous laissant à chaque fin de chapitre brûlants de savoir le sort qui attend tel ou tel personnage car Armel Job passe de l’un à l’autre, construisant habilement sa narration en tissant petit à petit, en une géographie très précise de la ville de Liège et de ses banlieues, la toile dans laquelle certains seront pris au piège et en offrant parfois de petites lueurs d’espoir au lecteur. Jamais il ne juge ses personnages, il les montre dans leur humanité complexe et amène bien sûr le lecteur à se poser la question : qu’aurais-je fait dans ces circonstances ? C’est facile d’être brave et idéaliste avec le recul mais qui aurions-nous rejoint en 1942-43 ? La résistance, la collaboration ou la foule des sans opinion, de ceux qui subissaient certes de mauvaise grâce mais passivement l’occupation allemande ?

« Jamais, nulle part, il ne faut se fier au pouvoir, ni maintenant ni plus tard. Le pouvoir corrompt infailliblement. Quiconque, si généreux soit-il, met le pied dans le marécage public ne peut prétendre en ressortir net.

Il n’y a que des inconnus ça et là en qui l’on puisse espérer, d’humbles épicières à la retraite, des notaires de banlieue, des bistrotiers calembouristes. Les obscurs ont toujours sauvé les meubles. Ils sont l’honneur de l’humanité que les honorables ne cessent de déshonorer.

Volko ouvre les yeux. Au comptoir, le patron essuie la vaisselle. Ce geste si soigneux, songe furtivement Volko, pourrait contenir à lui seul toute la dignité de l’humanité. » (p. 241-242)

Armel JOB, Dans la gueule de la bête, Robert Laffont, 2014

Petit Bac 2014

 

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