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Présentation de l’éditeur :

Le médecin bruxellois Maurice Duwez (1881–1966) avait déjà tâté de la plume avant guerre sous le pseudonyme de Max Deauville. Lors de l’offensive allemande de 1914, il a pris part, en tant que médecin de bataillon, à la retraite de l’armée belge, d’abord vers Anvers, puis vers le Westhoek. Il restera sur le front de l’Yser, en première ligne, jusqu’en novembre 1915, dans les secteurs de Dixmude, Lo et Lizerne.
Son récit a été publié dès 1917 chez l’éditeur parisien Calmann-Lévy.

Cette édition est enrichie d’une préface inédite de Norton Cru, d’un glossaire et de 70 clichés d’époque.

Je suis parvenue au terme d’une lecture éprouvante, d’autant plus que ce témoignage d’un médecin belge sur les deux premières années de la guerre 14-18 se mêlent aux reportages, documentaires sur le débarquement en Normandie le 6 juin 1944, forts présents dans les médias ces jours-ci. Cela produit un cocktail étrange et désolant à la fois, sur l’Histoire qui se répète et semble ne rien apprendre aux peuples…

Mais revenons à ce livre, comprenez bien que ce n’est pas le livre en lui-même qui est éprouvant, mais sa thématique : il est divisé en trois parties, du 16 août 1914 à l’hiver 1914-1915, de mars à juillet 1915 et de septembre à novembre 1915. (Le docteur Maurice Duwez quittera le 1e régiment des grenadiers en février 1916, souffrant de la fièvre des tranchées et ayant été gazé.)

La première partie parle donc de la retraite de l’armée belge vers Anvers puis vers l’Yser où, en octobre, on ouvrira les vannes de l’Yser à marée haute, inondant ainsi la plaine de l’Yser et stoppant l’avancée de l’armée allemande : le territoire belge libre se bornera à la petite région à l’Ouest de l’Yser et de la ligne Nieuport-Dixmude. Le roi Albert a voulu épargner son armée et lui éviter les grandes offensives des armées alliées, mais la vie sur ce secteur de l’Yser n’était certainement pas une sinécure pour ces soldats. Si le livre de Maurice Duwez, alias Max Deauville, publié en 1917 a clairement l’objet d’un travail de réécriture (on ne peut pas écrire comme il le fait dans le feu de l’action), il est clair qu’il nous donne un témoignage direct, de première main : la guerre est loin d’être un roman ! J’ai pu resituer (plus ou moins) correctement le cadre de la première partie grâce aux trois documentaires vus en mai dernier sur la guerre en Belgique, car la lecture de cette première partie m’a paru un peu ardue : sans doute reflète-t-elle le désarroi, la désorganisation de l’armée belge qui, bien qu’elle ait tenté courageusement d’au moins retarder l’armée allemande, est forcée de reculer, d’abord vers Bruxelles puis Anvers, enfin vers la Flandre occidentale et la plaine de l’Yser. Dans cette retraite, les soldats de toutes armes et de tous bataillons se mêlent, avancent, reculent, ne cessent de marcher avant de s’enterrer et de passer un premier hiver pénible dans les tranchées de l’Yser. En attendant « l’offensive du printemps ».

La deuxième partie raconte la vie « ordinaire » dans les tranchées, combats en première ligne, semi-repos en tranchées de soutien, repos à l’arrière. Sans cesse il faut combler les trous, remblayer, lutter contre l’eau qui s’infiltre partout, construire et reconstruire des abris, subir les tirs d’obus oppressants, organiser les postes de secours : nous voyons les combats par les yeux du médecin, les blessures terribles dues aux shrapnels, les mutilations, la précarité et les soins sommaires donnés tant bien que mal, l’attente de la nuit pour évacuer les blessés qui attendent entassés dans des cahutes de fortune. Max Deauville dresse aussi une topographie très précise des lieux, villages, petites villes flamandes, fermes, moulins, églises dévastés par les tirs de mortier, d’obus en tous genres et il est même capable de comparer l’état de ces constructions et de ces routes d’une année à l’autre. Il décrit avec une extrême précision la géographie, l’organisation de la vie ou plutôt de la survie dans les tranchées, comment un abri de fortune où on tient à peine debout fait office de havre de paix pourvu qu’on y trouve un peu de lumière, de chaleur et des camarades « de misère ». La mort devient une ombre familière, tous la côtoient et savent qu’elle se fera plus forte et plus précise un jour plus ou moins proche.

Ce qui est assez étonnant dans ce témoignage, c’est non seulement , la mince frontière entre désespoir et devoir, le fatalisme, la vanité de ces combats meurtriers pour gagner quelques mètres ou un bout de tranchée mais aussi l’apparente absence de souci, de nostalgie par rapport à leurs familles, à ce qui se passe en zone occupée. Sans doute la proximité constante de la mort, les travaux incessants dans les tranchées et l’épuisement expliquent-ils cela.

De ce témoignage je retiens  les odeurs terribles de pourriture, de corps à l’abandon, les bruits de succion des sabots dans la boue, le clapotis des digues, les esquilles tranchantes des arbres décapités, les nappes de poussière ou de brouillard, les couleurs délavées des uniformes, les entonnoirs creusés par les obus et envahis par l’eau : autant d’ impressions sensorielles retranscrites par Max Deauville et qui restituent la vie et la mort dans les tranchées de l’Yser, le côté si vain et dérisoire de la guerre. Un témoignage terrible et inoubliable.

« Le jour commence à poindre. Une vague d’air plus froid secoue la torpeur. La lumière blafarde s’infiltre et décèle les contours. Le ciel se raye de taches jaunâtres. La silhouette des choses apparaît en noir sur l’horizon gris. Les faces aux traits fatigués, barrés par les jugulaires, se dessinent terreuses, et, dans le piétinement lourd qui s’écoule, le jour se lève livide sur les campagnes. 

Celles-ci s’étendent en larges nappes d’un vert qui se précise, coupées de rideaux d’arbres sombre. A moitié dégagée des voiles de la nuit, cette masse d’hommes qui s’en vont vers la mort, apparaît plus tragique qu’à la lumière du jour. » (p. 46)

« Notre imagination nous fait voir toute chose en beau. Elle nous ment à chaque heure de notre vie. Voici un homme qui nous parle de patrie, du canon qui tonne, de l’assaut, et notre âme s’enflamme, notre coeur bat, nos narines frémissent… Le canon est lâche. La guerre est un nuage de terreur, de fumée et de poussière, où passent des éclairs glauques parmi le fracas des éclatements, dans l’horreur de la boue et de la nuit noire. » (p. 216)

« Ces lieux, sur lesquels se sont abattues des avalanches de feu, sont rendus au silence. L’homme n’y est plus qu’une charogne aplatie, presque en déliquescence. On le reconnaît à des cheveu déteints, à une capote bleue ou grise qui le couvre. Et la nature est toute prête à tout recouvrir, elle qui ne périt pas. L’espace ravagé, malgré son étendue, est remarquablement restreint, et seules les oeuvres de l’homme et l’homme lui-même ont souffert. » (p. 252)

Max Deauville (Docteur Maurice Duwez), Jusqu’à l’Yser, Editions De Schorre, 2013

« Les éditions De Schorre ont été créées en février 2006 par l’asbl Fonds Max Deauville (…). Elles visent à diffuser les écrits del’écrivain belge Max Deauville ainsi que des récits liés à la Grande Guerre. » Visitez leur site, pour les photos, les explications sur leur nom et les ouvrages déjà édités. L’éditeur Bernard Duwez est le petit-fils de Maurice Duwez, Max Deauville de son nom de plume.

Un tout grand merci donc à Bernard Duwez pour l’envoi de ce livre nécessaire. Je rêvais de lire quelque chose sur la guerre en Belgique même, je ne pouvais pas mieux commencer.

Poppy Thiepval

 

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