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Présentation de l’éditeur :

Juin 1944 : avec sa famille juive parisienne, la petite Colette Bitker est réfugiée dans un hameau du Vercors. Une patrouille allemande débarque dans la maison, procède à une perquisition rapide, puis elle traverse le chemin et, dans la maison d’en face, arrête un homme jeune monté de la ville pour les vacances. La fillette voit s’éloigner, dans l’air délicieux de cette fin d’après-midi, l’homme encadré par les soldats. Il porte une chemise blanche qu’elle suit du regard jusqu’à ce que le groupe disparaisse au tournant de la route. Tout de suite, elle sait que l’homme ne reviendra pas. Des années plus tard, devenue peintre, elle découvre que dans chacune de ses toiles figure une tache blanche.

Née à Paris, Colette Bitker vit et peint à Bruxelles. Ses œuvres figurent dans de nombreuses collections publiques et privées. Elle a fait l’objet de trois grandes monographies, et est coauteur de plusieurs ouvrages, les derniers avec Ludovic Janvier (2004) et Philippe Robert Jones (2012).

Sophie (Les bavardages de Sophie) nous propose aujourd’hui de marquer la célébration de 70e anniversaire du Débarquement allié en Normandie en présentant un livre, un film, un texte, une image en lien avec la Seconde guerre mondiale. Comme je cours encore beaucoup de lièvres en ce mois de juin, je vous présente un livre pas très épais mais très beau, et certaines noteront avec intérêt que pour une fois, je présente un livre que j’ai acheté il n’y a même pas deux semaines !!

« Le massif du Vercors

fut un haut lieu

de la Résistance 

et une terre d’accueil

pour ceux

qui fuyaient le nazisme.

Un éclat blanc, un point lumineux

qui petit à petit disparaît dans la nuit.

Cette vision s’est fixée dans mon esprit 

par une très belle journée de juin ;

je n’étais alors qu’une enfant d’une

douzaine d’années.

Juin 44. » (p. 7 et 9)

C’est ainsi que commence le récit de Colette Bitker. Comme on le voit, le texte est disposé sur la page comme un poème en prose, un texte qui tente de transcrire les émotions vécues ce jour de juin 44, ce jour où la famille de Colette, cachée dans la montagne du Vercors, voit monter vers eux des soldats allemands : il faut se montrer naturel, faire comme si on avait toujours vécu là, comme si le grand frère blessé ne se reposait pas à l’étage avant de repartir dans le maquis. Mais les soldats ne viennent pas pour les Bitker : ils cherchent une autre maison, un autre homme (dont on devine qu’l est lui aussi maquisard) vêtu d’une chemise blanche, une trace blanche qui va disparaître dans l’obscurité sans se retourner. La fillette ne comprend pas bien ce qui se passe, elle est juste un témoin traversé d’émotions et d’angoisses confuses, une enfant qui commence à deviner sa vocation artistique et s’imbibe sans réfléchir des événements, des paysages, des peurs de ce séjour improbable en Vercors. Plus tard, ces émotions se diffuseront sur ses toiles, et la femme devra se livrer à un long travail d’introspection pour retrouver l’origine de cette tache blanche qui hante chacune de ses oeuvres.

Bien sûr, ce récit ne parle pas à proprement parler de la Résistance dans le Vercors, il ne fait qu’effleurer la répression dont elle fut la cible, mais il est vraiment touchant de sentir que cette vie qui disparaît « symboliquement » dans le soir tombant est à l’origine de son processus de création artistique. La femme mûre, la peintre met des mots sur des émotions, interroge sa méthode de travail et « découvre » que la longue contemplation à l’origine de ses toiles trouve ses origines dans la contemplation des paysages du Vercors, dans la lumière blanche d’une journée d’été de juin 44, dans le tissu d’une chemise qui s’éloigne dans le noir.

Dans l’évocation poétique de Colette Bitker, vie et mort, noir et blanc se mêlent et s’entremêlent comme les couleurs et les formes sur la toile. Le livre en lui-même recèle cette beauté douloureuse : couverture à rabats, papier épais qui sent bon, texte et aquarelles disposés harmonieusement sur les pages traduisent le souvenir enfoui, la douleur originelle de l’artiste. Un travail de mémoire particulièrement original…

« Tout semble oublié et pourtant,

c’est là, prêt à renaître

à la moindre occasion :

un air de Trenet, une odeur, un parfum,

une profonde tristesse sans raison ;

comme chez Proust le goût du thé

et de la madeleine.

Je vais alors chercher en moi

ce qui palpite… images, souvenirs virtuels

qui se transformeront en visions picturales

vers le bonheur de la création

mêlé aussi à mes chagrins, à mes enuis.

C’est en retournant dans le passé

que j’ai redécouvert cette tache blanche

qui ne quittera plus mon travail.

Une lumière

Une vibration

Un sens quelquefois dramatique quand

cet homme jeune, chemise blanche ouverte,

marchait lentement vers la mort.

Que d’années auront passé

avant que je ne prenne conscience

que cet événement vécu dans le Vercors

si douloureusement

me pousse encore aujourd’hui à l’inclure

dans mon travail. » (p. 60-62)

Colette BITKER, Une chemise blanche dans le Vercors, Editions Michel de Maule, 2013

Le site de l’éditeur

Petit Bac 2014

 

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