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Présentation de l’éditeur :

Dans une petite ville du Texas, une jeune enseignante, mère de trois enfants, attend en silence le verdict de son procès. Qu’a-t-elle fait pour être traînée en justice, et risquer cinq ans de prison ferme ? Elle a entretenu des rapports sexuels avec quatre de ses élèves, tous majeurs. Un crime passible d’emprisonnement au Texas, depuis 2003. Mais pourquoi l’accusée, Deborah Aunus, s’obstine-t-elle à se taire ? Pourquoi son mari, combattant en Afghanistan, se montre-t-il si compréhensif ? Pourquoi les déclarations de sa mère l’accablent-elles ?

 Au fil d’un récit implacable, écrit d’une pointe sèche et précise, Oriane Jeancourt Galignani tient le journal de cet ahurissant procès où la vie privée d’une femme est livrée en pâture à la vindicte populaire, et sa liberté sexuelle pointée comme l’ennemie d’une société ultra puritaine. Construit à partir d’un fait divers qui a bouleversé l’Amérique, ce huis-clos haletant donne lieu à un roman aussi cru que dérangeant. 

Dans les nouveautés de la rentrée Albin Michel, j’ai choisi ce deuxième roman d’Oriane Jeancourt Galignani, dont j’avais beaucoup aimé Mourir est un art, comme le reste, inspiré de la vie et de la poésie de Sylvia Plath, premier roman découvert lors du Prix Première 2012.

On ne peut pas dire qu’Oriane Jeancourt Galignani ne se renouvelle pas dans ce deuxième opus : même si elle rôde toujours autour d’un personnage énigmatique originaire des Etats-Unis et qu’elle s’inspire d’un fait divers bien réel, elle a réussi à me surprendre, à me choquer, à m’interroger.

Je ne vais pas répéter la quatrième de couverture, mais le roman commence et se termine avec le même personnage, observateur lointain du procès à la télévision : si le début vous place dans une certaine situation d’empathie, la fin termine (forcément) la boucle en vous laissant avec vos questions et votre impression de froid dans le dos alors qu’on est en plein été texan, bouillant… Entre ces pages, le récit est construit en quatre temps, les quatre jours du procès, au cours desquels on assiste au déballage des actes commis par Deborah, déballage sordide mais hautement puritain d’une procureure implacable qui veut profiter du procès pour se placer, sous la houlette d’un juge qui ne se révélera pas du tout impartial, devant un jury qui cuit à petit feu, tandis que le mari de l’accusée s’effondre lentement mais sûrement et que Debbie reste inexorablement terrée dans son mutisme.

Entre les témoignages s’intercalent en flash-back le récit de ce qui s’est réellement passé entre le 27 avril et le 10 mai 2011, durant ces jours de jeux sexuels avec différents partenaires, tous majeurs et largement consentants, faut-il le rappeler. Aussi l’auteure réussit-elle à nous ballotter d’un sentiment à l’autre avec une habileté diabolique : alors que l’on se sent horrifié par cette loi et cette mentalité texane puritaine, moralisatrice à outrance (il y a encore une allusion à l’attitude face à John Kennedy, c’est dire si les mentalités ont évolué ! et je n’ai pu m’empêcher de penser à  des romans comme Le Diable, tout le temps, où des pratiques religieuses traditionalistes tiennent lieu de cerveau à des gens qui n’ont jamais connu rien d’autre et ne peuvent accepter la différence), alors qu’on se sent horrifié donc (en tout cas je l’ai été), on ne peut que s’étonner de cette prof qui donne son numéro de portable à ses étudiants, est amie avec eux sur Faceb**k (moi, ça me choque) et poste des photos d’elle dans des poses érotiques qui soulageront son mari et ses collègues qui en bavent en Afghanistan. On est donc en même temps placé dans une position de voyeur qui peut mettre assez mal à l’aise. D’autant que l’on devine que l’attitude de Deborah, ses comportements très sériés (elle sépare très bien sa vie de mère de famille et ses frasques sexuelles) trouvent leur origine dans sa jeunesse, dans un contexte familial que l’on découvrira petit à petit sans toutefois recevoir toutes les clés de la part de l’auteure. Et quand Deborah parle enfin à la fin du roman, ce n’est pas non plus pour une explication pleine et entière et cela continue bien sûr à entretenir le sentiment de malaise. Si Debbie s’humanise dans cette finale, elle nous laisse quand même à distance, elle garde ses secrets, revendiquant ainsi tacitement son droit à la différence, à l’indépendance.

Coup de chapeau donc à Oriane Jeancourt Galignani pour sa maîtrise du sujet, sa construction implacable, son art de distiller les informations en différé, pour sa plume à la fois précise, décomplexée mais non dénuée d’images poétiques, toujours. Il n’en reste pas moins que l’on sort de ce roman et de ce fait divers si profondément américain avec « stupeur et tremblements » (j’ai été horrifiée par l’attitude de la mère aussi…) A chaque lecteur donc de vérifier s’il souhaite lire ce genre de récit…

« Sofia (ndlr : une journaliste télé) ne sait pas si elle trouve dément ou flippant la dévotion au plaisir que révèlent les actes de cette femme, cette faculté de n’entendre que son ventre et de se foutre du bruit qui l’environne. Depuis le début du procès, elle paraît séparée de l’histoire qui se raconte. A l’inverse de la procureure, qui vit ce récit comme s’il était le sien. » (p. 127)

Un tout grand merci à Claire Mignerey et aux éditions Albin Michel pour l’envoi de ce livre !

Oriane JEANCOURT GALIGNANI, L’audience, Albin Michel, 2014 (sorti ce 21 août)

Des explications de l’auteure sur le site d’Albin Michel

Ce billet est le second (et donc dernier) sur des romans reçus en SP. Il y aura d’autres articles, mais plus tard, avec la volonté de ne pas céder à la frénésie médiatique du phénomène Rentrée littéraire…

Challenge Rentrée littéraire 2014

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