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Présentation de l’éditeur :

Un vaillant tailleur de peaux avait l’habitude de nager seul dans un verre dont il cherchait le fond. Un jour, il a rencontré Carole, dont le sourire était un redoutable remontant. Elle a eu du souffle pour deux, le temps qu’il reprenne le sien. Carole était comme ça.
 
Le couple a fait son nid en ville et attiré une ménagerie d’esseulés, des enfants de gouttière, un compteur d’étoiles, un Italien bossu et un épouvantail qui n’effrayait que lui-même. Dans un quartier où sévissaient la Dépression et l’assèchement des corps, les larmes ont coulé à grands seaux. Puis un petit scaphandrier est arrivé dans leur vie. Le temps était venu de penser à eux aussi.
 
Les peaux cassées est un récit poétique tout en nuances de gris où l’espoir verdit dans les endroits les plus inusités et qui prouve à sa drôle de manière qu’en 
chacun de nous sommeille un jardinier.

Je suis ravie de démarrer ce mois au Québec avec une petite pépite inclassable : Les peaux cassées. Après le frisson de plaisir que vous procurent la couverture toute douce à caresser et l’illustration aux couleurs et à l’atmosphère mystérieuses, vous entrez dans un univers étrange, improbable, à la limite du fantastique. Je dis limite car ce monde qui se délite, qui broie les humains et les réduit à une misère et une violence affreuse n’est pas sans rappeler des images sombres et bien réelles de notre histoire et de notre actualité : la Dépression, les plus fragiles broyés par un système aveugle et lointain, l’imminence d’une apocalypse immonde… cela nous dit quelque chose !

Dans cet univers étrange, deux personnages se rencontrent et s’aiment : Carole et le narrateur, qui a la chance d’avoir un emploi, il est réparateur de peaux cassées, elle attire tous les esseulés du quartier et recueille leurs larmes pour éviter qu’ils ne se brisent ou ne s’assèchent. Au milieu du chaos, leur amour est une petite lumière barrière contre l’effondrement environnant, une bulle de poésie nourrie par des rencontres fantasmatiques : l’Epouvantable, un amoureux transi des étoiles, des enfants de gouttière et bien d’autres se laissent apprivoiser et revivre dans le petit appartement du couple et sur leur toit.

J’ai pensé au Coeur cousu de Carole Martinez avec ce héros qui recoud les peaux cassées et les gens à sa manière, à L’écume des jours, avec ce monde imaginaire et fantastique qui se transforme au fil de l’intrigue et ses formidables inventions verbales. Mais ce n’est pas tout à fait pareil ici : car l’amour de Carole et de son compagnon ne meurt pas, au contraire, et leur bulle d’attention, d’écoute, de tendresse élargit leur coeur et re-crée de la vie pour tous ceux qui s’en approchent. Ce récit nous dit en toute simplicité que l’amour peut sauver notre petit coin de monde et qu’il ne faut pas grand-chose pour être heureux finalement. Et je vous promets que ce n’est pas moralisant du tout ! Le langage magique de Richard Dallaire, son inventivité, son goût des métaphores transforment ce court roman en un voyage immobile et chaleureux.

Un très beau roman, comme un fil tendu entre la douleur et la joie, entre l’ombre et la lumière.

« Elle me raconta être née de la mer, dans une ville portuaire où le vent salin s’abattait sans jamais s’essouffler. Enfant, elle traînait en bordure des quais, nageant dans des eaux poissonneuses et  se faufilant entre les filets. Le goût salé des larmes lui était familier. Elle avait la connaissance du large ; elle savait lire les signes qui prédisent la tempête ou précèdent l’embellie.

‘Les débordements finissent toujours par s’apaiser. Tout comme les cycles lunaires commandent les marées. On n’y peut rien.’

Après plusieurs mois en compagnie de cette femme poisson, je n’avais plus le coeur à l’averse. Elle avait eu du souffle pour deux jusqu’à ce que je reprenne le mien.

Sans trop le savoir, nous étions doués pour vivre ensemble. Peu portés vers l’abondance, nous ne possédions que peu de choses. Notre barda se composait, selon nos critères, de l’essentiel.

Nous possédions le bonheur à petite échelle : le rire, un café chaud, le désir et un lit douillet.

Je m’employais chaque soir à rendre plus adhérant le mortier qui me liait à Carole. L’amour est une pâte, l’écoute et la tendresse sont les mains qui la pétrissent. Je veillais à ce que nous restions confortables, bien au chaud et à l’abri dans ce beau pétrin. » (p. 13-14)

Richard DALLAIRE, Les peaux cassées, Alto, 2013

Québec en septembre 2014

Petit Bac 2014

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