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Quatrième de couverture :

Un homme, un jour, sort de chez lui, traverse la rue, et entre dans l’immeuble d’en face. Il n’en sortira plus – ou presque. C’est le début d’un étrange voyage immobile, qui l’entraînera dans des rêveries de grand large et des épopées insensées. À quoi ressemble le monde quand on a décidé de lui tourner le dos ? Et que viennent faire là-dedans Paimpol, l’Islande, les goélettes et la philatélie ? Ça, il n’en sait rien encore, nous non plus, on va bien voir.

Évoquant Bartleby et Blondin, Échenoz et Jarmusch par son humour autant que son univers mystérieux, En face nous embarque dans un drôle de périple, bercé de ritournelles et ponctué d’images fabuleusement déjantées. On s’y plonge comme dans une énigme; on en sort comme d’un songe.

Voilà un premier roman de cette rentrée que j’ai trouvé vraiment original. Pourquoi l’ai-je lu ? Parce qu’il a été mis en avant par Le Bateau-livre (Lille) et que l’auteur venait en parler à la librairie hier soir.

Il ne faut pas chercher midi à quatorze ans comme l’écrit l’auteur, inutile de chercher une histoire avec un fil qui se déroule correctement du début à la fin, en droite ligne avec situation initiale, péripéties et situation finale rigoureuses. Oui, il y en a bien mais comme le disait la libraire qui a animé la rencontre hier, le roman peut commencer à la page 136 si on veut. Ou commencer par la fin. Car d’histoire à proprement parler, il n’y en a pas vraiment, pas plus que de personnage principal bien dessiné. Cet homme, que le narrateur a décidé d’appeler Jean Nochez, n’a rien à dire, sa vie n’a aucun relief, il est de ces personnes inodores, incolores, insipides qui existent sans doute dans la vraie vie. L’événement déclencheur, c’est l’achat compulsif, dans une brocante, de la maquette d’une goélette, mochissime au demeurant, et le panneau « A vendre » d’un appartement en face de chez lui, qui va l’obséder au point qu’un jour il l’quitte son appartement (et accessoirement sa femme Solange et ses enfants) et va habiter en face, dans ce logement qui ressemble comme deux gouttes d’eau à l’ancien et qui, orné de sa goélette, va être nommé par Nochez… le Drakkar.

En fit… il ne se passe rien dans ce livre, ce ne sont pas les fidèles des Indociles heureux qui me contrediront. L’auteur nous mène positivement en bateau, si je puis me permettre ! Mais il le fait avec un art de la circonvolution, de l’à propos, de l’à peu près, l’amour de la période (dont on réussit toujours à sortir en ayant tout compris), un art de l’improvisation, comme il l’a expliqué lui-même, le goût de jouer avec les mots, fût-ce pour les calembours les plus improbables, l’art de saisir au vol citations et références, qu’elles soient littéraires, cinématographiques ou musicales et de s’amuser à les intégrer dans son texte au moment où elles lui passent dans la tête ou à la radio par exemple (si j’en ai saisi quelques-unes, je suis sûre d’en avoir loupé beaucoup, mais cela dépend de la culture et des références de chacun – cela me fait penser que je devrais combler une lacune classique en lisant Bartleby – et si j’ai tant aimé ce jeu, c’est que je m’amuse moi-même à saisir un mot, une expression pour la compléter et faire un titre de chanson ou de livre, une réplique de film ou un nom de film).

En bref, 1) j’ai bien ri (et rire avec un livre dans le métro, ça vous construit une image) (Pierre Demarty dit adorer l’humour noir pour affronter la vie) et 2) j’ai vraiment apprécié un art littéraire consommé qui demande simplement au lecteur de lâcher prise ; si vous voulez lire ce livre, laissez-vous faire, laissez-vous mener par le bout du nez et vous verrez finalement que, si l’auteur se laisse lui-même mener par un personnage si opaque, c’est qu’il ne veut rien nous imposer comme explication finale, à chacun de trouver la ou les clés qui feront sens pour lui. Vous comprendrez que le monsieur est redoutablement intelligent et très subtil (ah ce miroir qu’il place adroitement à la fin…)

Un plaisir littéraire, stylistique, un roman atypique de la rentrée que chacun appréciera s’il le veut et comme il le veut (mais je dis ça, je ne dis rien, vous auriez tort de bouder votre plaisir…)

« Combien étions-nous ? Qui était là ? Qui, parmi nous, pourrait dans quelques quarts de siècle, chenu, chantourné par la voussure des ans mais la voix ferme encore et chargée d’émotion, raconter à ses petits-neveux rassemblés au coin du feu ce qu’il vit ce jour-là chez Ripoche, leur dire : je suis venu, j’ai bu, j’ai vu ? Qui et combien furent les témoins du, précisons-le cependant, très peu dramatique surgissement de Jean Nochez sur la scène de nos libations liquoreuses ? Et moi-même, n’en ai-je conservé le si net souvenir qu’à force de l’imbiber du suc fallacieux de la légende ? Car avouons-le, nous qui demeurons amarrés à jamais au comptoir, interdits de toute autre forme de périple, sommes hommes à confabuler souvent ; le mensonge et l’alcool sont nos seuls voyages, l’invention notre seule évasion. (Eh quoi ? J’entends qu’on s’indigne ? qu’on crie à la déception ? au roman ? à la marchandise ? Pourtant frères humains qui après tout lisez, n’ayez les coeurs contre nous endurcis : de nos tromperies, vous êtes au fond, sinon la cause et l’immobile moteur, du moins les complices.) » (p. 52-53)

« Sa vie désormais est un songe : une ombre qui passe, un pauvre acteur qui s’agite à peine et qui pour parader dans ces pages n’a pas même assez de consistance ; déjà on ne l’y entend plus. C’est un récit plein de silence et de rumeur, et moi l’idiot qui le raconte, et vous qui en cherchez le sens. » (p. 87)

Pierre DEMARTY, En face, Flammarion, 2014

Challenge Rentrée littéraire 2014

 

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