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Le 11 novembre 1918, à 11 heures…

C’est l’heure. Un lourd silence étalé sur la plaine.
Des hommes dans un trou attendent, l’arme au poing.
L’armistice, la fin ? — Ces gars y croient à peine,
L’avenir et la paix leur paraissent trop loin.

On ne se battrait plus ? Quatre longues années
Peuvent-elles finir en un jour, sans effort ?
La guerre écrase encor leur vie emprisonnée
Quand le destin fait grâce et repousse la mort.

Mais des clairons là-bas sonnent… c’est la retraite !
Des cloches ?… c’est le bourg à peine délivré.
Une angoisse inconnue fait se courber les têtes,
Les cœurs sont trop petits pour cet instant sacré.

Des larmes ont brillé sous toutes les paupières,
La joie et la douleur se tiennent par la main.
Ces larmes, je le jure, ont été les premières,
Et coulaient du désir dont l’esprit était plein.

Tu te croyais un homme et voilà que tu pleures,
Lazare inconscient tiré d’entre les morts.
Cette heure soit bénie entre toutes les heures
Qui a brisé la guerre et vu frémir les forts.

Sais-tu, clairon, ce que tu sonnes ? C’est la vie,
C’est l’espoir éveillant la triste humanité.
Frères, embrassez-vous, car la guerre est finie,
Paix sur la terre à ceux de bonne volonté.

Avant de dépouiller la défroque de guerre,
Nous irons vers nos morts semés comme le grain,
Nos copains de douleur, nos compagnons, nos frères,
Les pas chançards qui sont partis avant la fin.

Il ne faut pas surtout ceux-là qu’on les oublie :
Tous, les gens de l’arrière et les gens de l’avant,
Faites place en vous-même à ces pâles hosties,
Ce sera toujours peu que d’y songer souvent.

Nous ? qu’importe ! Qui s’occupera de nous autres,
Ces gibiers à canon que leur chance a sauvés ?
Dans le monde oublieux de ses anciens apôtres
Nous reprendrons sans bruit l’ouvrage inachevé.

La vie sera pour nous, peut-être, tutélaire.
Nous n’en voulons qu’un peu de douceur et d’amour.
Après avoir donné la justice à la terre,
Nous la voulons à notre tour.

L’adversité sur nous trouvera moins de prise ;
Nous serons patients, forts de l’avoir été ;
Nous haïrons les sots, les mufles, la bêtise ;
Nous haïrons surtout la guerre, sans pitié.

Mais, vieillis avant l’âge, une épaisse fatigue
Nous posera longtemps sa griffe sur les reins.
Puisse notre énergie depuis qu’on la prodigue
Avoir assez d’élan pour nous remettre en train.

Car ce serait, mon Dieu, une peine infinie
Que d’avoir tout donné sans avoir retenu
Un peu de cette ardeur nécessaire à la vie
Et de se sentir lâche auprès de l’inconnu.

Sonne, clairon, ce qui finit, ce qui commence ;
Leur pensée rend pareils les vainqueurs aux vaincus.
Clairon, sonne et tais-toi. Jusqu’à cette heure immense
Nous voulons oublier que nous avons vécu.

Et demain, grâce au temps colporteur d’espérance,
Nous n’aurons plus — si nous savons devenir vieux —
Qu’un souvenir confus de la grande souffrance,
Ce qui reste au matin d’un rêve ténébreux.

Un poème de Henry-Jacques

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