Extrait de la préface

J’ai souvent rêvé d’un livre complet, où il y aurait les oiseaux, les insectes volant dans la lumière du matin, les gouttes accrochées dans les toiles des araignées, le ciel changeant selon les saisons, l’odeur de la pluie et le bruit du vent, les cris des animaux, un livre où on sentirait la chaleur du soleil, le toucher léger des plantes, un livre où il y aurait les secrets visibles et invisibles du monde, et même des choses extraordinaires et rassurantes comme la recette de la tarte aux kakis (ici, page 164). Un livre qui me donnerait le même bonheur que lorsque je lisais autrefois Virgile, assis près de la mer à l’ombre des oliviers (aujourd’hui remplacés par des immeubles). Un livre où la poésie serait comme une respiration, où le langage ferait sa musique familière. Il me semble que le livre de Sue Hubbell est ce livre-là.

                                                                                                         J.M.G. Le Clézio

Après avoir passé six mois dans les forêts de Sibérie, je vous propose de partir une année à la campagne dans les monts Ozarks au sud-est du Missouri en compagnie de Sue Hubbell et de ses abeilles, ainsi que les chiens Andy et Tazzie.

Biologiste de formation et bibliothécaire, Sue Hubbell décide un jour avec son mari de quitter la ville, de s’initier à l’apiculture et de sortir autant que faire se peut de la société de consommation. Le couple ne survivra pas à ce changement de vie, mais Sue Hubbell a trouvé sa voie.

Une douzaine d’année plus tard, elle propose le récit de son quotidien à la campagne. Au fil des saisons (printemps-été-automne-hiver-printemps), elle nous décrit la vie de ses abeilles, ses rencontres avec ses voisins (oiseaux, araignées, chasseurs, cerfs, blattes, apiculteurs, opposum…), la nature changeante, vivante…

J’ai découvert ce récit il y a deux ou trois ans. Je l’ai relu avec un plaisir immense et je sais que le relirai encore. Sue Hubbell réussit à nous émerveiller à chaque page devant des scènes a priori insignifiantes, elle nous invite à ralentir, à observer, à respirer…

Comme je me sens impuissante à vous révéler la beauté de ce texte, je laisse la parole à l’auteure à travers quelques extraits :

Pendant ces douze années, j’ai appris qu’un arbre a besoin d’espace pour pousser, que les coyotes chantent près du ruisseau en janvier, que je peux enfoncer un clou dans du chêne seulement quand le bois est vert, que les abeilles en savent plus long que moi sur la fabrication du miel, que l’amour peut devenir souffrance, et qu’il y a davantage de questions que de réponses. (p. 22)

Vivre dans un monde où les réponses aux questions peuvent être si nombreuses et si valables, voilà ce qui me fait sortir du lit et enfiler mes bottes tous les matins. (p. 85)

Un des passages les plus savoureux relate la passation de pouvoir entre un vieux coq et un jeune cochet. Je vous livre la présentation du vieux chef orgueilleux :

Le vieux coq est un magnifique New Hampshire rouge, deux fois plus gros que les poules Leghorns. Ses plumes ont de chatoyants reflets rouge, marron et orange et sa queue, qui n’est quand même pas aussi belle qu’il le croit, s’arrondit avec ostentation au-dessus de son dos en une riche symphonie de couleurs vert cuivré. […] Il est beau mais très méchant […] Lorsque je l’ai ramené à la maison, il est sorti en trombe du sac en toile et a commencé aussitôt à faire la loi parmi les poules. Il aime les avoir toutes en vue, et les pourchasse à coups de bec lorsqu’elles s’éloignent trop du poulailler, perpétuellement réprobateur et agité, débordant de suffisance. Il attaque tout : bouts de bois d’aspect un peu bizarre, souris, chats, chiens, hommes, femmes et enfants, mais de préférence les hommes, en qui il reconnaît des mâles et qu’il soupçonne peut-être obscurément de convoiter ses poules. Il pourrait même s’en prendre à un coyote et c’est la raison, en plus de sa beauté, pour laquelle je le supporte depuis si longtemps. Mais il n’a pas une personnalité bien sympathique. C’est un lâche et un tyran. Si vous lui tenez tête, il bat en retraite et découvre un délicieux caillou ou un grain de poussière qu’il lui faut gratter, mais tournez-lui le dos pour partir, et il se précipite sur vous, ses méchants yeux jaunes étincelants de fureur. Ses ergots sont des armes redoutables  et chaque fois qu’il le peut, il saute par derrière sur sa victime, les pattes tendues en avant, et la poignarde de ses ergots, les enfonçant de tout le poids de ses quatre kilos. Quand il s’agit d’un humain, il lui atterrit sur les mollets, et les miens, couturés de cicatrices, montrent bien que cette brute ingrate attaque même la personne qui le nourrit. (p. 144-146)

Sue HUBBELL, Une année à la campagne, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Janine Hérisson, Gallimard, 1988

Projet Non-Fiction avec Marilyne

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