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Quatrième de couverture :

Une farandole silencieuse au clair de lune accueille Fennella pour son arrivée à Wannock Manor, cette vaste demeure aristocratique où elle débutera dès le lendemain matin, à six heures, comme domestique.

Pendant ce temps, Jeanette pleure rageusement sur le cadavre d’une mouche dans une suite du Grand Hôtel de Brighton, où elle est femme de chambre.

Deux scènes de la vie quotidienne, en Angleterre, en 1947. Deux existences que tout semble séparer, dans ce pays où les différences de classe sont encore un obstacle infranchissable entre les êtres.

Fennella a perdu la parole à la suite d’un traumatisme. Jeanette est une jeune veuve de guerre qui a perdu tout espoir dans la vie. Une lettre mal adressée et une passion commune pour l’opéra vont provoquer leur rencontre et bouleverser leurs destins.

 

Le cheminement intérieur de deux femmes en quête d’absolu et d’émancipation, c’est ce que raconte ce roman sombre comme le monde dans lequel elles semblent enfermées, et lumineux comme l’amour qui les pousse à s’en libérer.

J’ai découvert la voix littéraire de Fanny Chiarello et je vous écris ce billet en écoutant Orfeo ed Euridice de Glück, chanté par Kathleen Ferrier, un enregistrement qui date de 1947, avec le Choeur du Festival de Glyndebourne et le Southern Philharmonic Orchestra dirigé par Fritz Stiedry. Oui, un enregistrement semblable au concert auquel Jeanette, l’une des deux héroïnes de ce roman, assiste à Glyndebourne en 1947… (la chance de ressortir un coffret un peu oublié de dix CD Kathleen Ferrier à petit prix…)

Comment traduire les émotions ressenties à cette lecture ?

D’abord le plaisir de se retrouver en Angleterre, de suivre deux femmes que le hasard va faire se rencontrer : Fennella, devenue muette à la suite d’un traumatisme,  travaille dans un manoir anglais où les codes de conduite de la maison aristocratique sont respectés à la lettre (on pense bien sûr aux Vestiges du jour et à Downton Abbey mais la ressemblance s’arrête là), Jeanette, veuve de guerre, s’est enterrée au Grand Hotel de Brighton, incapable d’imaginer une vie après la mort de son double amoureux. La voix de Kathleen Ferrier va incidemment faire bouger les lignes, chez l’une et l’autre jeune femme.

Fanny Chiarello, invitée du Bateau-Livre à Lille le 15 janvier dernier, a expliqué qu’elle voulait d’abord écrire un roman sur la célèbre contralto anglaise, avant d’évoluer vers un livre « moins égocentrique » et de raconter le parcours de ces deux bonnes, Jeanette et Fennella, un récit sur la (re)construction, l’invention de sa propre vie. La première partie du récit suit les deux jeunes femmes en de courts chapitres alternés, tandis que la suite du roman nous place uniquement du point de vue de Fennella. La construction peut paraître bizarre mais l’auteure a voulu mettre en avant Fennella car c’est elle qui prend l’initiative, qui veut rencontrer Jeanette, qui fait flèche de tout événement, aussi minuscule soit-il, pour réinventer sa vie et se créer un nouvel avenir.

Suivre le parcours intérieur de ces deux femmes a été profondément touchant pour moi. Fanny Chiarello sait exprimer les bouleversements du coeur, le désespoir, les trahisons, les tragédies qui ne trouvent pas de mots pour se dire. Sauf peut-être dans le chant, à travers le destin de héros et d’héroïnes gravés dans la cire ou sur papier glacé. Son écriture est sensible, intelligente, elle creuse les émotions, les sentiments pour tracer le portrait et l’histoire intime de deux femmes loin d’être banales.

Un autre niveau du roman, c’est le thème du double : deux femmes, deux bonnes, la recherche d’une vie en prime ou d’une autre vie à travers une chanteuse d’opéra ou des personnages de papier dans des coupures de presse, le double amoureux aussi, le manque et la perte surtout. Encore une fois l’auteure mène cette quête intérieure avec subtilité, ne craignant pas l’échec dans le projet de Fennella. Mais elle mène son récit jusqu’à une finale tout en finesse, je ne sais si la romancière a voulu terminer sur une touche positive, mais en tout cas elle m’a donné le sourire (en nous offrant la clé du titre au passage).

Sur la perte et le manque, il me faut avouer que Fanny Chiarello a fait mouche : elle a remué et interrogé des choses tout au fond de moi, sans aucun doute par la finesse de son analyse et la grâce de son écriture. Alors, à la fois j’espère que j’apprécierai tout autant d’autres textes de l’auteure (Une faiblesse de Carlotta Delmont m’attend dans la PAL) et je me dis qu’à partir d’un point de départ qui peut paraître si insignifiant et si intimiste, elle réussit à toucher à quelque chose d’universel, sur notre propre rôle. Et puis l’arrière-plan passionnant de l’opéra et de Kathleen Ferrier…

« Il faut bien des voix pour tisser le tapage du monde, et parmi ces voix toutes uniques, les plus ténues sont les plus précieuses aux yeux de Fennella. L’époque leur préfère pourtant les voix fortes, à la rassurante autorité, qui ont un impact sur l’avenir de la communauté ; l’époque voudrait que les voix plus subtiles ne prennent sens qu’en se fondant à un choeur, niant la valeur et le poids de leurs timbres singuliers. A croire que désormais, les destins se doivent d’être collectifs, et que les harmoniques n’ont plus droit de cité dans un monde occupé à sauvegarder ses notes fondamentales. Mais Fennella ne partage pas ce type de conception : si une vie n’avait d’importance que dans l’ensembles de toutes les vies, zéro plus zéro ne feraient pas zéro. » (p. 89)

Fanny CHIARELLO, Dans son propre rôle, Editions de l’Olivier, 2015

 

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