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La Foire du livre de Bruxelles a été l’occasion de montrer les liens entre éditeurs belges et québécois. C’est ainsi que le roman de Geneviève Damas, Si tu passes la rivière, publié d’abord par Luce Wilquin, a été édité au Québec dans la collection Hamac, dirigée par Erix Simard. Son recueil de nouvelles, Benny, Samy, Lulu et autres nouvelles est aussi depuis peu en Hamac, mais il a changé de titre, il est devenu Les bonnes manières. En retour, Luce Wilquin vient de publier un roman que j’avais lu dans son édition Hamac, Un léger désir de rouge, d’Hélène Lépine, une charmante dame que j’ai eu plaisir à retrouver le week-end dernier.

Voici ce que j’en disais en octobre 2013 :

« Toulouse born to lose », voilà comment on appelait Toulouse dans sa famille, et ce prénom, symbole des humeurs vagabondes et peu attachées de ses parents (comme ceux de ses frères et soeurs, Oslo, Delhi, Paris, Louvaine, Coaticook), cette expression déprimante lui reviennent en pleine face alors qu’elle lutte contre le cancer du sein, « l’écureuil noir » qui la ronge de l’intérieur. Son compagnon Odilon l’a lâchée, le cancer est difficile à vaincre, elle ne peut plus voler sur son trapèze : le sentiment de vide, d’impuissance, d’insignifiance est profond. Elle est revenue dans la maison familiale mais n’y trouve que la solitude, la violence rentrée, la folie plus ou moins avouée de Louvaine et Coaticook… C’est dans les carnets de voyage que son aïeul a écrits, dans le dialogue secret avec Moumbala, personnage imaginaire de Casamance, qu’elle trouve un léger goût pour remonter la pente.

Les mots sont difficiles. Mais aussi salvateurs. Dans les dialogues avec Blanche, elle aussi en chimio. Dans les affrontements avec Louvaine qui expulse sa rage en dansant sur du Prokofiev. Dans les voix qui hantent la tête de Coaticook. Dans les attentions bourrues de Théo. Dans l’approche discrète et tendre d’Ulysse. Ce sont tous ces mots (parfois exprimés à demi-mot…) qui vont tracer pour Toulouse le chemin de la reconstruction de soi, d’une renaissance étonnée. Le temps d’une année, le temps de se glacer au froid de l’hiver au Québbec, et de laisser le printemps dégeler lentement le coeur endormi…

Ce roman assez court (160 pages) est plein de douleur, d’incompréhension, de vide. Il raconte la difficulté à apprivoiser son corps malade, diminué, par une femme qui croit trouver du côté de l’enfance, de la régression une issue à sa souffrance, à sa solitude. « … l’histoire d’une fille sans attraits qui trouverait peut-être la façon de se réconcilier avec ses pics, ses craintes, ses désirs. »(p. 142) Il y a aussi une grâce, oui, celle de l’écriture, lumineuse malgré tout, celle qui ose accueillir la vie qui veut bien renaître.

Un roman juste et fantasque. Un peu douloureux à lire. Mais beau. (Et j’adore la couverture.)

« Je te parle sur papier, Moumbala, Coaticook parle au fleuve, Louvaine s’adresse à son public, Oslo, à ses esseulés, Delhi, à ses isolés, Paris, à ses démons. Imagine la maison autrefois, chaque enfant à une fenêtre livrant au seul vent les mots de sa façon. Encore maintenant, les courants d’air s’engouffrent dans ces trouées. » (p. 39)

« Une étourdie prise au piège. Une ignorante qu’on houspille. Avoir honte de ce que je suis, c’est ce qu’il m’a montré. Comme les parents savants. Je me suis rabattue sur le corps.  Je suis devenue trapéziste. Il n’a jamais su ce que je savais. Ca n’aurait sans doute pas compté à ses yeux. Pas plus que pour Jean le Père et Louise la Mère. Mais voilà, le corps m’a trahie, la trapéziste s’est écrasée. Je ne sais plus rien. » (p. 75)

Hélène LEPINE, Un léger désir de rouge, Collection Hamac, Les éditions du Septentrion, 2012 / Editions Luce Wilquin, 2015

Une semaine au Québec, qui passe aussi par la Belgique avec cette publication.

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