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Quatrième de couverture :

« Le goût du citron glacé envahit le palais de Jacob, affole la mémoire nichée dans ses papilles, il s’interroge encore, comment les autres font-ils pour dormir. Lui n’y arrive pas, malgré l’entraînement qui fait exploser sa poitrine trop pleine d’un air brûlant qu’elle ne parvient pas à réguler, déchire ses muscles raides, rétifs à la perspective de se tendre encore et se tendant quand même. »

Jacob, un jeune Juif de Constantine, est enrôlé en juin 1944 pour libérer la France. De sa guerre, les siens ignorent tout. Ces gens très modestes, pauvres et frustes, attendent avec impatience le retour de celui qui est leur fierté, un valeureux. Ils ignorent aussi que l’accélération de l’Histoire ne va pas tarder à entraîner leur propre déracinement.

L’écriture lumineuse de Valérie Zenatti, sa vitalité, son empathie pour ses personnages, donnent à ce roman une densité et une force particulières.

Je connaissais Valérie Zenatti comme auteur jeunesse, avec Quand j’étais soldate et Une bouteille dans la mer de Gaza, je la découvre seulement maintenant comme auteur de littérature générale, avec toujours les mêmes qualités de savoir bien raconter une histoire, de la situer dans un contexte que l’auteure connaît bien, ou du moins bien documenté, et d’y camper des personnages touchants.

Ce serait dommage de vous en dire plus que la quatrième de couverture pour vous laisser découvrir les différentes significations de ce titre, de ce double prénom et suivre le récit de la guerre de Jacob et de la vie des siens restés à Constantine. Constantine, personnage de ce récit, ville à laquelle les rapatriés d’Algérie qui l’habitaient regretteront particulièrement après l’Indépendance, ville que Jacob porte dans sa mémoire lorsqu’il part pour le service militaire. « Constantine, ocre et blanche, resserrée autour de son rocher, fière de son pont suspendu et des cinq autres ponts tendus autour d’elle, ville forteresse amoureuse des gorges qui la fendent en deux, disparaît brusquement au détour d’un virage, comme si elle n’avait jamais existé ailleurs que dans leurs jeux, leurs joies et leurs terreurs d’enfant. » (p. 36)

Jacob et ses quatre compagnons, qui forment à eux cinq un concentré des différents peuples de l’Algérie : Juifs, Arabes, Français, riches et pauvres, des gens qui vivaient en harmonie jusqu’aux premiers troubles qui éclatent dès 1946, partent donc à la guerre, du débarquement en Provence à la libération de l’Alsace. Jacob (et ses camarades avec lui) sera « (…) défenseur d’une Europe qui avait tué ou laissé mourir ses Juifs mais qui l’avait bien voulu, lui, pour la délivrer, alors que trois ans avant son incorporation on ne l’avait lus jugé suffisamment français pour l’autoriser à franchir les portes du lycée d’Aumale. » (p. 149) Une question lancinante que pose Valérie Zenatti qui trace le portrait de cette communauté juive de Constantine, et particulièrement les petites gens, les ouvriers, les artisans dont Jacob s’est déjà détaché avant la guerre par son caractère doux, sa voix séduisante et le baccalauréat qu’il est le seul de sa famille à décrocher et qui pourrait lui ouvrir un univers bien différent du petit appartement dans lequel s’entassent ses parents, lui, son frère, sa belle-soeur et leurs trois enfants. Mais encore une fois, la guerre en décide autrement.

Au-delà de ce récit passionnant, de ce portrait de jeune homme si original, il me semble, malgré son titre bien masculin, que le roman de Valérie Zenatti parle aussi profondément des femmes : Rachel, la mère juive, Madeleine, la jeune femme arrachée à ses parents et à sa Tunisie natale pour passer sous la coupe de Haïm et d’Abraham, le beau-père et le mari, deux hommes qui, au contraire de Jacob, ne savent même pas que les mots existent pour adoucir la vie et les relations, pour traverser les douleurs et aider les enfants à grandir. Ces deux femmes soumises tentent envers et contre tout de transmettre la vie, ou du moins d’en prendre soi, de la protéger. Et si leur combat silencieux semble voué à l’échec, le livre se terminera sur une note de vie grâce à la génération d’après Jacob, grâce à Camille la rebelle, sorte de pendant féminin du jeune homme, qui, on le sent, brisera le cercle et s’inventera une nouvelle vie après l’indépendance de l’Algérie.

Tous ces événements, ces personnages nous sont racontés par Valérie Zenatti dans une narration rapide et ramassée, dans une langue pressée, dans un tourbillon d’émotions qui m’a prise à la gorge. J’ai pensé à Hoai Huong N’guyen qui raconte si bien (si j’ose dire) la bataille de Dien Bien Phu et je me suis dit que les femmes parlent décidément bien de la violence de la guerre que font les hommes. J’ai vraiment été très touchée par ces vies, j’ai beaucoup aimé ce roman et je vais m’empresser de chercher les autres oeuvres « adultes » de Valérie Zenatti.

Valérie ZENATTI, Jacob, Jacob, Editions de l’Olivier, 2014

L’avis de Laeti qui explique notamment les racines de ce roman

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