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Quatrième de couverture :

En gare de Moscou, une jeune Finlandaise s’installe dans le train qui la mènera à travers la Sibérie, puis la Mongolie, jusqu’à la ville mythique d’Oulan-Bator. C’est avec Mitka qu’elle aurait dû réaliser son rêve, mais la voici seule dans ce compartiment n° 6, prête à traverser l’Union soviétique pour rallier les portes de l’Asie. Quelques instants avant le départ, un homme la rejoint et s’installe finalement face à elle. Vadim Nikolaïevitch Ivanov est une véritable brute qui s’épanche sur les pires détails de sa vie, sans jamais cesser de boire.
La jeune femme regarde défiler les paysages enneigés qui se répètent et se déclinent à l’infini. Alors que les villes ouvrières se succèdent, l’atmosphère du compartiment n° 6 s’alourdit à mesure que l’intimité disparaît. Les repas se partagent, de même que les angoisses et les violentes pulsions du grand Russe. Si la jeune femme se réfugie dans ses souvenirs pour ne pas céder à la peur, ces deux êtres que tout oppose rentreront à jamais changés de ce long voyage.

Quel étrange roman…

Sorte de huis-clos puisqu’une bonne partie se passe dans ce compartiment n° 6 du Transsibérien Moscou-Oulan-Bator, un huis-clos qui réunit un couple totalement improbable : une jeune femme dont nous ne connaîtrons jamais le nom, Finlandaise d’origine, qui a voulu venir faire ses études à Moscou où elle a fait la connaissance de Mitka et d’Irina ; un homme plus âgé, ouvrier qui ne cesse de boire tout au long du voyage, une brute épaisse dont les propos apparemment délirants sont marqués de violence. A la fin du voyage, ils deviendront plus sensés mais le compartiment sentira irrémédiablement l’oignon, la sueur et le cornichon malossol (impossible de ne pas penser au début de Purge). Quant à la jeune femme, pas plus que son nom, nous n’entendrons le son de sa voix. Ses souvenirs viendront par bribes, perçant parmi les longs discours de l’homme et les paysages qui défilent par les fenêtres sales du train et dessinant une histoire aux contours douloureux qui resteront flous.

Mais le roman s’intéresse en grande partie à ce qui se trouve à l’extérieur du train : le voyage interminable passe par de nombreuses villes soviétiques, il fait de fréquents arrêts, prévus ou forcés par l’état de la locomotive. Au long des jours l’auteur dresse un catalogue des lieux, inventaire des négligences, des saletés, des déchets qui encombrent l’Union soviétique dont l’homme ne cesse de chanter les louanges tout en crachant sa haine de Staline. Le long passage en Sibérie, encore figée dans la glace de l’hiver finissant, trace le portrait de Russes champions de la contrebande et de la débrouille, figés dans un pays qui n’avance plus, mais pourtant solidaires dans la misère soviétique. Et de ce catalogue de laideurs se dégage presque une certaine beauté poétique, fascinante.

Rosa Liksom a sans doute aussi voulu rendre hommage à « l’âme russe », car son récit est émaillé de références musicales, littéraires, culturelles. En témoigne la longue liste de remerciements à la fin du livre où sont cités des Russes célèbres comme Marina Tsvetaïeva ou Yvan Bounine et d’autres totalement inconnus (du moins de moi, je n’ai pas vraiment reconnu toutes les références, sauf quand elles étaient nommément citées).

Roman étonnant donc, où il ne se passe pas grand-chose à part le voyage et ses différentes étapes et où les personnages évoluent bizarrement, à coups de monologues et de souvenirs fugitifs. Peu de choses permettent de s’attacher à eux, le caractère brutal de l’homme, le mutisme de la femme ne nous aident guère. Même si j’ai été intéressée par le côté documentaire en petites touches, par la construction du voyage dont les étapes sont marquées par des répétitions et des énumérations très littéraires dans leur monotonie, j’ai eu un peu de mal à me passionner jusqu’au bout de ses 212 pages. Il se dégage de ce livre une atmosphère de nostalgie, de tristesse, de fatalité dont ressort quand même un étrange sentiment de résilience. (Je précise que ma lecture suivante, dont je vous parle dans quelques jours, me donne quelques clés pour mieux comprendre ce train et ce voyage.)

A vous donc de vous faire votre propre idée si vous le souhaitez. Le roman vient de sortir en poche chez Folio.

« Quand elle retourna dans son compartiment, l’homme se massait les genoux. Les haut-parleurs de plastique beige du couloir déversaient une romance de Tchaïkovski. Et s’éloigne Omsk. La ville fermée. La bonne vieille Omsk,assoupie, mangée par la taïga, que sa jeunesse a fuie. S’éloignent la prison où le jeune Dostoïevski, proscrit, se mourait, et la statue réaliste sans âme de son âge mûr, s’éloigne la capitale du gouvernement blanc de Koltchak, s’éloignent les queues devant les magasins de chaussures, la terre fatiguée, le bois gris des rangées de datchas. C’est encore Omsk. Un immeuble de dix-neuf étages seul au milieu des champs, cinq cents kilomètres de pipe-line, les flammes jaunes et la fumée noire des derricks. De la forêt, des mélèzeraies, des bois de bouleaux, de la forêt, ce n’est plus Omsk, une maison écroulée sous la neige. Le train gronde à travers le pays enneigé, désert. Tout est en mouvement, la neige, l’eau, l’air, les arbres, les nuages, le vent, les villes, les villages, les gens et les pensées. » (p. 60)

Rosa LIKSOM, Compartiment n° 6, traduit du finnois par Anne Colin du Terrail, Gallimard, 2013

C’est chez Hélène que j’avais repéré ce roman et son avis est très intéressant. Kathel émet des réserves comme moi.

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