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Quatrième de couverture :

Le Pire, c’est la nuit de l’enlèvement. La nuit où les parents, militants montoneros, sont arrêtés chez eux. La nuit où tout bascule pour la fillette narratrice et son petit frère qui dorment à poings fermés. Au réveil, ils doivent quitter leur maison, avec la grand mère reine du crochet, pour aller vivre avec l’autre grand-mère rescapée du ghetto de Varsovie chez l’oncle et la tante, à Buenos Aires. Ce qu’ils emportent? Les slogans révolutionnaires entendus chez eux en ce début de dictature militaire : L’Impérialisme yankee est notre ennemi, La Religion est l’opium du peuple, Avec l’Ennemi, on perd quand on ne gagne pas… Dans une clandestinité soudée et grave, et une envie forcenée de coller au modèle de leurs parents, ils vont devenir des petits combattants, portés par l’espoir de les retrouver un jour. Un roman vrai, drôle, émouvant.

Après la dictature vécue du fond d’un petit village dans L’autobus, voici la dictature vue à hauteur d’enfant et Raquel Robles sait de quoi elle parle : « Les parents de Raquel Robles, Flora Pasatir et Gastón Robles, qui était secrétaire d’Etat à l’Agriculture du gouvernement de Héctor Cámpora, furent arrêtés le 5 avril 1976 à leur domicile, alors que leurs deux enfants Raquel, 5 ans, et Mariano, 3 ans, dormaient. C’est cet événement qui constitue le point de départ de Petits Combattants. » (info tirée du site de Liana Levi où vous pourrez aussi trouver une interview de l’auteure).

Les deux enfants de ce court roman sont plus âgés, la soeur a sans doute 7-8 ans et son frère est un peu plus jeune. La petite fille se sent investie d’une mission : pour tenir, continuer le combat de ses parents, garder leurs idées (sans doute proche du communisme) vivantes, tenter de conscientiser les camarades d’école, les autres membres de la famille à la lutte pour les droits de l’homme. Tenir, fortifier son caractère, s’entraîner à résister, à ne montrer aucun sentiment ni réaction au cas où on serait arrêté comme papa et maman. Espérer, tant bien que mal, les retrouver un jour. Et ce faisant, acquérir une maturité inédite. Une force morale qui se noie parfois dans des torrents de larmes quand un souvenir inattendu (un ballon, un livre d’histoires que leur mère leur lisait pour les endormir) resurgit et que l’on redevient tout simplement un petit enfant privé de parents. Un combat souvent teinté d’humour aussi, puisque les idées politiques, les acteurs de la dictature sont observés par des enfants qui ne comprennent pas tout comme les adultes et font parfois trembler ceux-ci.

Autour de ces deux enfants, les adultes (l’oncle et la tante, les grands-mères, l’amie de leurs parents, les animateurs des centres de loisirs) vivent d’abord le choc de l’enlèvement et tentent d’entourer le frère et la soeur qui s’attachent l’un à l’autre avec une force et une maturité que le malheur leur impose et qui dépasse parfois celle des adultes. Jusqu’à avoir le courage d’affronter la vérité en face. Si la romancière montre à quel point la dictature annihile ses personnages en ne leur donnant aucun nom, juste leur degré de relation, elle démontre aussi que les oppresseurs ne viendront pas à bout des idées ni de l’amour de ceux qu’elle a séparés.

Les Petits combattants de Raquel Robles luttent pour la justice, contre l’oubli, et ils sont bouleversants à chaque page.

« Je savais parfaitement que la religion était l’opium du peuple. Je n’étais pas bien sûre de ce qu’était l’opium, sans doute quelque chose de très mauvais, qui une fois avalé par le peuple retardait irrémédiablement le Processus révolutionnaire. Non seulement dieu n’existait pas, mais croire en son existence nous causait du tort à tous. Je savais aussi que nous étions en train de traverser une période de Résistance et qu’il fallait dissimuler. Il était évident que le Peuple avait l’opium sur l’estomac parce que le Processus révolutionnaire était très en retard. Et personne ne semblait se rendre compte que la Révolution était au bout du chemin. Il se pouvait que les activités de simulation soient en train de porter leurs fruits, mais c’est justement là le problème de la clandestinité : il n’y a personne à qui poser la question. » (p. 27)

« Après m’être un peu calmée, je lui [à l’amie des parents] pourquoi mon papa n’avait pas tiré puisqu’il avait une arme à portée de la main. « Je suppose que c’était pour vous protéger. » La même ânerie, une fois de plus, j’étais scandalisée. « De quoi ? » je lui ai crié. « De la mort, elle a dit. S’il avait tiré, ils auraient répondu et ils vous auraient tous tués. » « Mais là, c’est pire » je lui ai dit. « Non, la mort c’est pire que tout, mon coeur, tu vas avoir une vie difficile mais tu vas aussi vivre de belles choses. » Je ne lui ai rien dit, je n’en étais pas si sûre. Je ne voulais pas être morte, mais je ne voulais pas non plus être si triste. » (p. 97)

Raquel ROBLES, Petits combattants, traduit de l’espagnol (Argentine) par Dominique Lepreux, Liana Levi, 2014

Aujourd’hui, dans ce périple argentin, Marilyne vous propose un classique : Cronopes et Fameux, de Julio Cortazar. Marilyne a également présenté Petits combattants ici.

Et un de plus pour le challenge d’Eimelle

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