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Quatrième de couverture :

« On va voyager, c’est quoi ? 

– Une folie qui nous obsède, dis-je, nous emporte dans le mythe ; une dérive, un délire, quoi, traversé d’Histoire, de géographie, irrigué de vodka, une glissade à la Kerouac, un truc qui nous laisse pantelants, le soir, en larmes sur le bord d’un foddé. Dans la fièvre.

– Ah ? dit-il.

– Cette année ce sont les deux cents ans de la Retrait de Russie, dis-je ? 

– Pas possible ! dit Gras.

– Pourquoi ne pas faire offrande de ces quatre mille kilomètres aux soldats de Napoléon ? »

Sylvain Tesson embarque l’Empereur dans son side-car pour une épopée carnavalesque et réjouissante.

Entraîné dans une effraction du temps, le lecteur enjambe les siècles avec jubilation.

C’est Keisha qui m’a donné envie de lire ce livre (trouvé avec bonheur à la bibli) et de retrouver Sylvain Tesson dont j’avais beaucoup aimé les nouvelles Une vie à coucher dehors.

Quelle équipée effarante, rocambolesque, culottée ! Et extrêmement bien documentée. Quelle idée d’oser se glisser dans les pas de l’empereur lors de cette déroute que Napoléon ne vit pas comme cela : en s’enfuyant bien plus rapidement que les « restes » de la Grande Armée, il continue à évoquer ses hauts faits de politique et de guerre, se stratégie et de conquête, il continue d’exalter le modèle révolutionnaire qu’il a imposé à la France sortie de la Révolution : l’égalité par le mérité et le talent. N’importe quel petit boucher-charcutier peut devenir maréchal d’Empire tout comme le petit Corse s’est haussé au plus haut rang de l’Histoire de France.

Sylvain Tesson, Cédric Gras, Thomas Goisque (photographe) et leurs copains russes, Vassili et Vitaly ont enfourché des motocyclettes mythiques de l’ex-Union soviétique, des Oural, et ont donc glissé leurs roues dans les pas des soldats, des « suiveurs » et des chevaux épuisés par la campagne de Russie, poursuivis, harcelés, affamés par le général Koutouzov, par l’incurie de l’intendance et bien sûr par le froid mortel de décembre 1812.

L’écrivain-voyageur du 21è siècle émaille son récit d’anecdotes, de détails très vivants tout en nourrissant son propre voyage des mémoires de Caulaincourt, le Grand Ecuyer de Napoléon et de celles du soldat Bourgogne, ne craignant pas de faire référence à Guerre et Paix de Tolstoï. Et c’est épatant comme on glisse sans « effort » d’une époque à l’autre en saluant avec nos cinq motards les lieux de mémoire parfois archi-connus, parfois plus discrets de la Retraite. Chemin faisant, Sylvain Tesson ne manque pas de s’interroger sur ce qui a fait la gloire de Napoléon, pourquoi Russes et Français lui gardent encore aujourd’hui une telle admiration, et il se demande si une telle expédition, une telle dévotion à un homme et à une idée serait encore possible aujourd’hui. La réponse est pour le moins mitigée, vous vous en doutez, mais l’humour et l’autodérision de l’auteur ne laissent certainement pas un goût amer au lecteur. Plutôt un sentiment de courage fou et de panache à l’image de la conclusion de l’expédition sur l’esplanade des Invalides.

« Je nourrissais une tendresse pour ces Slaves des plaines et des forêts dont la poignée de main vous broyait à jamais l’envie de leur redire bonjour. Me plaisait leur fatalisme, cette manière de siffler le thé par une après-midi de soleil, leur goût du tragique, leur sens du sacré, leur inaptitude à l’organisation, cette capacité à jeter toutes leurs forces par la fenêtre de l’instant, leur impulsivité épuisante, leur mépris pour l’avenir et pour tout ce qui ressemblait à une programmatique personnelle. Les russes furent les champions des plans quinquennaux parce qu’ils étaient incapables de prévoir ce qu’ils allaient faire eux-mêmes dans les cinq prochaines minutes. Quand bien même l’auraient-ils su, ‘ils n’atteignaient jamais leur but parce qu’ils le dépassaient toujours’, précisait Madame de Staël (…)

Nous autres, latins, nourris de stoïcisme, abreuvés par Montaigne, inspirés par Proust, nous tentions de jouir de ce qui nous advenait, de saisir le bonheur partout où il chatoyait, de le reconnaître quand il surgissait, de le nommer quand l’occasion s’en présentait. Dès que le vent se levait, en somme, nous tentions de vivre. Les Russes, eux, étaient convaincus qu’il fallait avoir préalablement souffert pour apprécier les choses. Le bonheur n’était qu’un interlude dans le jeu tragique de l’existence. Ce que me confiait un mineur du Donbass, dans l’ascenseur qui nous remontait d’un filon de charbon, constituait une parfaite formulation de la  » difficulté d’être  » chez les slaves :  » Que sais-tu du soleil si tu n’as pas été à la mine ? « . » (p. 91-93)

Sylvain TESSON, Berezina, Editions Guérin, 2015

Dominique a beaucoup aimé aussi.

Présentation, lecture d’extraits, démo en Oural par Sylvain Tesson et ses proches sur le site de l’éditeur

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