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Présentation de l’éditeur :

Phénix excentrique tant de fois ressurgi de ses cendres, Siggý n’est plus. Elle qui n’a jamais été là pour personne a légué à sa fille Hildur son mal étrange et une petite maison jaune sur l’île de Flatey.
Une lettre de sa mère pour seul viatique, Hildur s’embarque vers ce point minuscule perdu dans l’océan. Avec pour ange tutélaire l’homme aux yeux vairons. Et une foule de souvenirs sans pareils – les extravagances de Siggý et de son voisin Kafka, les mantras de grand-mère Láretta contre les idées noires, l’appel des phoques sacrés ou les fantômes de la rue Klapparstígur… Qui tous portent la promesse d’une singulière renaissance.
Comme une consolation venue d’ailleurs, J’ai toujours ton cœur avec moi est la belle chronique de ces quelques jours sans boussole – mélancolique, insolite et décalée.

Voilà un texte étrange car il résiste un peu, la narratrice entremêle passé et présent (un présent situé en 2018-2019, mais aucun effet d’anticipation, plutôt un élément de plus dans le côté décalé de ce premier roman), elle (ou sa mère ?) semble avoir des hallucinations bizarres, des mouches, des vers, des plumes collées, des cheveux gris, une tête dans un évier. Et puis il y a ce personnage de Siggy, une mère qui ne l’a jamais vraiment été et n’a donné aucune clé à sa fille pour devenir à son tour femme et mère. Elle lui a plutôt transmis un mal-être dont on découvre la nature à la fin et qui fait partie de la « résistance » : j’avoue que je n’avais rien lu ou presque sur ce roman, je n’aurais pas pensé à cela (je suis naïve, je me laisse raconter une histoire) et je préfère ne pas le révéler ici (le roman ne fait que 142 pages).

Une fois cette explication donnée, on comprend mieux comment la mort de sa mère pèse sur la jeune femme mais elle fait quand même passer Hildur de la résistance à la résilience, à travers un parcours semé de souffrance, de tristesse, d’incompréhension, d’angoisse. Et on se dit que cette jeune auteure a un don pour raconter la folie, le deuil, pour se glisser avec empathie dans la peau d’une petite fille ou d’une femme adulte qui n’ont pas les codes « normaux » pour affronter la réalité. Tout cela est raconté par petites touches, par courts chapitres et finit par créer le portrait attachant de Siggy et de Hildur, entourées par quelques hommes qui leur tiennent la main ou balisent leur chemin, le temps de quelques pages ensorcelantes.

« Je demeurai sans voix. La femme qui m’avait élevée, seule et à son étrange manière, n’était plus. Elle était pourtant toujours là, quelque part, à l’arrière-plan, comme les montagnes et l’océan. Mais les montagnes aussi peuvent mourir, je compris à cet instant. Au-dessus du désert blanc autour de moi planait le même silence qui m’avait suivie depuis ma plus tendre enfance. Un silence pesant qui s’insinue dans la chair. L’environnement tout entier était imprégné d’une tristesse palpable. L’atmosphère, la neige, l’hiver, la cigarette, la fumée, le langage. » (p. 12)

« Dieu était son mari. Grand-mère devait être vierge. Probablement tombée enceinte de Siggý comme Marie du petit Jésus, par la grâce d’un rayon lumineux à travers la fenêtre. Dieu a en quelque sorte divinisé la fenêtre de grand-mère. Elle faisait sa prière. Ou épluchait ses pommes de terre. Puis Dieu est arrivé et il a posé son regard lubrique sur ma mamie, alors à peine devenue femme. On ne peut toutefois pas dire que ces deux-là ont enfanté un prodige capable de marcher sur l’eau et de soigner les malades. Oh non – même si Siggý a fini par s’occuper de toute une meute de chats. » (p. 68-69)

Soffia BJARNADOTTIR, J’ai toujours ton coeur avec moi, traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün, Zulma, 2016

Challenge nordique 2016

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