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Présentation de l’éditeur :

Audrey, 20 ans, est sacrée Miss SDF. Peut-être un nouveau départ pour celle qui a tout perdu en fuyant sa mère, adepte des Témoins de Jéhovah. Contrainte de revenir à Nice en compagnie de Claire, une journaliste chargée de réaliser un téléfilm sur sa vie, elle est hébergée par Jacques Goldstein, le père de celle-ci. Étrange attitude de la part de ce sexagénaire taciturne. Cet enfant caché, qui a échappé de justesse à la déportation en 1944, affectionne la solitude.
L’arrivée de la jeune femme le bouleverse, tout comme la présence de Betty, la tante d’Audrey, volubile et attachante. Son passé longtemps enfoui refait peu à peu surface. À quelques kilomètres des siens, Audrey va, elle, tenter de s’imaginer un futur. De devenir quelqu’un.
De ces deux êtres écorchés vifs naît une relation singulière. Une amitié improbable que le hasard ne suffit pas à expliquer. Deux humains qui réalisent que le bien et le mal peuvent prendre un même visage. Deux mémoires qui s’apprivoisent doucement autour des fourneaux d’une cuisine pour, qui sait, se créer un avenir commun…

Le point de départ de ce deuxième roman de Valérie Cohen peut paraître très choquant (et il l’est) : on annonce les résultats du concours Miss SDF ! Un concours poussé dans le cerveau d’un patron de télévision privée, qui assurera peut-être la sécurité d’une pauvre fille pendant un an, mais fera surtout les choux gras de la chaîne et donnera de la crédibilité à Claire, la journaliste de référence et petite amie du patron. Par un hasard étonnant, Jacques, le père de Claire, homme solitaire et taciturne, accepte d’héberger Audrey, la gagnante du concours, le temps que celle-ci rassemble ses souvenirs pour préparer un téléfilm.

Ce départ peut donc paraître totalement improbable mais il permet à Valérie Cohen de construire tout en nuances la rencontre et le portrait de deux êtres que la vie n’a pas épargnés. Elle procède à petites touches, par petites révélations, mettant Jacques et Audrey face à leurs souvenirs douloureux, qui osent remonter peu à peu : elle aide ses personnages en faisant intervenir des personnages secondaires savoureux, chaleureux comme Betty ou Gaston ou encore le jeune Josh. Mais c’est bien Audrey Piaget et Jacques Goldstein qui doivent trouver les clés de la résilience et s’aider l’un l’autre à assigner une place aux fantômes et à permettre aux vivants de se réapproprier la leur, pleinement.

J’ai beaucoup aimé ce roman, que j’ai lu quasiment d’une traite, tant j’avais envie d’accompagner ces deux êtres blessés dans leur évolution, dans leur renaissance. C’est tout le talent romanesque et la sensibilité de l’auteure dont on devine le goût pour la bonne chère, l’humour léger et surtout l’infinie attention aux êtres qui l’entourent à travers ce beau livre. J’aurai vraiment plaisir à la retrouver, maintenant que j’ai enfin découvert l’univers de Valérie Cohen.

« Et la gagnante est…
Le présentateur fait durer le suspense. Debout sur l’estrade, Audrey attend. Pâle, les cheveux relevés. La jeune femme se dit que la vie ressemble à une ligne en pointillé. Une traversée du désert ponctuée d’oasis. Elle a soif.
Les murmures s’estompent. Le public soudain se tait, impatient d’entendre le verdict.
La soirée a démarré sur les chapeaux de roue. Reportages, témoignages, volées de question. Quelques bribes de vies narrées. Des spectateurs attentifs et des femmes sans fard qui attendent de savoir qui sera l’élue. Une seule sera reçue avec mention.
Sur le podium, elles ne sont plus que dix. Jocelyne, Alexandra, Mylène, Chantal et Marie-Charlotte se sentent déjà éliminées. Elles font bonne figure, sourient faiblement au public qui les encourage. Les salves d’applaudissements chaleureux n’y changent rien. D’instinct, elles savent. Recalées, pas à la hauteur. Elles n’ont pas su répondre aux attentes du jury. Non que leur chair soit moins ferme que celle des autres ou leurs mensurations moins parfaites, l’enjeu est autre, loin de leur tour de taille ou de leurs dents correctement alignées. » (p. 11-12, premières lignes)

Valérie COHEN, Nos mémoires apprivoisées, Editions Luce Wilquin, 2012

PS : Peut-être que cette lecture a été particulièrement douce parce que je l’ai faite dans les jours qui ont suivi les attentats de Bruxelles. Et ces deux êtres réservés qui ont souffert de diverses formes de croyances et font pourtant preuve d’ouverture, de respect, de tolérance  m’ont donné, je crois, un peu de confiance et d’espoir. J’en remercie d’autant plus Valérie Cohen.

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