Le Nom de l’arbre – Hubert Nyssen

Editions Espace Nord –

 

Louis Quien, en dialogue interrogatif avec les autres lui-même qui se sont comme enchâssés en lui depuis l’enfance, ne cesse pas de se refaire le récit de sa rencontre avec une jeune résistante sous l’Occupation, de leur amour vécu ou rêvé, de l’arrestation de la jeune femme et de sa disparition. Autour de cet événement traumatique, c’est de toute la lignée familiale et d’une trajectoire personnelle qu’il explore embranchements et bifurcations. Dans ce jeu de miroirs, méditation en acte sur les incertitudes du langage et de la mémoire, c’est pourtant une image étonnamment précise de la Belgique des années trente aux années soixante qui vient aussi se recomposer.

Cette quatrième de couverture est parfaite. Elle dit avec exactitude le propos et le ton de ce roman. Grand roman. Un premier roman mais une pas œuvre de jeunesse, comme l’explique dans une passionnante postface Benoît Denis et Pascal Durand de l’Université de Liège (où est déposé le Fond Nyssen, Hubert Nyssen ayant confié toutes ses archives personnelles à cette université). Avec Le Nom de l’arbre, Hubert Nyssen ne signait pas son premier livre, l’écriture est d’une impressionnante maîtrise. Comme j’ai été impressionnée par la bibliographie de l’auteur, ne m’attendant pas à ce qu’elle soit si fournie et variée : recueils de poésie, quinze romans, un recueil de nouvelles, des récits en littérature jeunesse, du théâtre et des livrets d’opéra,  des essais, carnets et journaux…

Dans ce roman touffu, le narrateur revient sur ses années de jeunesse belge, de l’enfance au premier mariage. Choisissant la symbolique des matriochkas pour signifier la multiplicité des périodes et de ses personnalités, il s’adresse, sans complaisance ni indulgence, à celui-ceux qu’il fut. Ce narrateur, Louis Quien interpelle, nous interpelle. Par son récit, ses récits alternés devrais-je écrire, il interroge la valeur du langage, les possibles du langage autour de la question parallèle du souvenir. Une histoire de réécriture qu’il arrache à l’écriture. Ce que l’on reconstruit avec le souvenir et le langage, ce qui s’inscrit en nous. En fragments, de ceux qui constituent une identité, comme en cercles qui se resserrent un peu plus à chaque chapitre, en récits qui se superposent, parfois s’interposent, il ( nous ) rapproche de la dernière poupée russe, à la fois trésor, secret et boite de Pandore ; il nous rapproche du cœur, de la scène fondatrice de la personnalité, du moins de la scène qu’il reconnaît comme telle, du mythe fondateur, la rencontre avec Juliette-Hélène, fulgurance et fantasme. Les pages se tournent comme Louis Quien se retourne et tourne autour de cette rencontre, en bousculant la chronologie, les souvenirs, les interprétations, les signes ; comme il contourne «  le mot  tour à tour brûlant et glacé du poème…

Sur l’absence sans désirs

Sur la solitude nue

Sur les marches de la mort

J’écris ton nom. »

Ce mot Liberté, ces récits une libération. Laisser s’échapper les mots, le passé ; laisser s’échapper Juliette-Hélène, cette histoire d’amour passionnelle si courte, si romantico-tragique : jeunesse-désir-guerre-peur-disparition. Puis la quête. Et se libérer de l’histoire familiale, réécrite aussi comme une attente de cette Juliette-Hélène – qui devait l’en libérer et dont on viendra à douter de la réalité -, comme un temps préparatoire pour une vie datée par la rencontre avec son avant-après, point de rupture et point de départ.

« Un professeur d’histoire nous disait un jour que le Diable avait été présent dans tant d’esprits et si longtemps, qu’on ne pouvait lui dénier la réalité du fait historique. Ce professeur affirmait, oui, que sans le Diable l’histoire serait en partie inexplicable. Et bien, le monde, le mien, est inexplicable sans Juliette. »

C’est un roman des origines sur ces récits en spirales à chaque tour, chaque détour puis chaque retour, plus précis, jusqu’au creux même  – je pourrais compléter cette chronique en manipulant des synonymes de cercles, les significations de cirque, périmètre, amphithéâtre – ; des portraits de la mère douloureuse, la relation manquée au père, la figure imposante – et magistrale – du grand-père, les amitiés marquantes, la jeunesse entre langue française et langue flamande, entre les échos des grondements du monde d’avant-guerre ; tout le « pandémonium primitif », tous ces récits en oppositions, en résonances.

« … Mais à chacun sa vérité avec ses illusions. »

Je tiens à préciser que l’effet gigogne ne gêne en rien la lecture. Si je n’ai pas dévoré ce roman du fait de l’exigence de lecture par la profondeur des réflexions, j’ai été dévorée par lui, par la densité du propos et du style ; la beauté, la violence,  la sensualité, l’aigu de ce style parsemé d’images rimbaldiennes et de « la souveraine métaphore de la mer. »

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« Ah, s’il suffisait d’ouvrir la matriochka, de déboiter les petites créatures l’une après l’autre jusqu’au moment où surgirait – intact, pas encore perverti par la mémoire – un certain Louis Quien des années espagnoles et contempler ce personnage en provisoire équilibre entre l’enfant déjà enfoui dans ses premières obscurités et l’adolescent qui courrait […]. Evaluer ce qui était alors déjà perdu et ce qui était promis. Ou encore s’il n’était question que d’observer de loin la progression d’un petit exilé. Mais cela supposerait que l’âge donnât de la hauteur, que l’accumulation des ans fît un bon observatoire. Or la vie est une plaine dans laquelle un Quien n’est jamais plus haut que lui-même… »

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Sans le moindre doute, le roman d’un homme qui sait intimement le sens du mot littérature ; un roman en précieux souvenir de la librairie québécoise Tulitu à Bruxelles d’un auteur belge devenu éditeur français. Hubert Nyssen est le fondateur des éditions Actes Sud. Littérature sans frontière  🙂

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