Quatrième de couverture :

«Certains témoins mentionnent qu’aux derniers jours du procès de Maurice Papon, la police a empêché un clown de rentrer dans la salle d’audience. […] L’ancien secrétaire général de la Préfecture a peut-être remarqué ce clown mais rien n’est moins sûr. Par la suite l’homme est revenu régulièrement sans son déguisement à la fin des audiences et aux plaidories. À chaque fois, il posait sur ses genoux une mallette dont il caressait le cuir tout éraflé. Un huissier se souvient de l’avoir entendu dire après que le verdict fut tombé :
– Sans vérité, comment peut-il y avoir de l’espoir ?»
L’auteur dédie ce court texte lumineux, émouvant et métaphorique à la mémoire de son grand-père, ancien combattant à Verdun et de son père, ancien résistant.

Ceci est une relecture, pour cause de travail scolaire. Une relecture qui m’a rappelé la découverte, en 2000, de la plume de Michel Quint, sa langue si particulière, empreinte de connaissances et de tendresse, de gouaille et de pudeur.

Un écrivain qui, souvent, met en scène des personnages proches de sa région lilloise, des hommes et des femmes ordinaires dont le destin se colore de rencontres, d’aventures, de grandeurs et aussi de petites lâchetés, de compromissions. Jamais rien ni personne n’est tout noir ou tout blanc dans les histoires de Michel Quint, c’est ce qu’il montre dans ce court roman qui l’a fait connaître : ni le bien ni le mal ne sont d’un seul côté et c’est la grandeur du père du narrateur que de dire merci à l’allié inattendu que l’Histoire a mis sur son chemin.

Un « petit » roman qui dit aussi l’amour et la reconnaissance d’un fils envers son père, une histoire de transmission passée par le média de l’oncle Gaston. Une belle histoire d’hommes.

« De fait, je le sais aujourd’hui, il méritait la distinction, la légion d’honneur de la reconnaissance, et ceux qui croisaient au trottoir son regard doux auraient dû se découvrir. Parce que lui, il a passé sa vie à rendre hommage, à payer sa dette d’humanité, le plus dignement qu’il croyait. Trente ans durant il a eu le chapeau à la main, il a salué bas. Passé l’époque primaire, il me fut confusément sensible qu’il accomplissait ses tours par devoir, rituel expiatoire, et aurait ri de l’ahuri qui lui aurait reconnu un talent d’auguste. Il se savait mauvais clown, n’éprouvait nulle honte à cet échec et prenait même plaisir à ces minableries. Mon père était un homme de douce obstination et d’intérieure nécessité. »

« Au matin, on a vu ses yeux. Le soleil s’est levé en plein dedans. Il n’avait pas bougé de la nuit. Et c’était pas le regard d’un idiot ni celui d’un bourreau. Nous on claquait des dents, d’avoir dormi tout recroqués l’un sur l’autre, d’un seul oeil, moitié debout moitié accroupis contre les parois du trou. On en avait des cataplasmes bouseux plein le paletot et le froc. Emile pleurait tout bas et Henri, le regard perdu, se parlait en polonais. Ton père était gaillard pourtant. Il a levé la tête, et je me souviendrai toujours de sa voix, comme à un premier matin de vacances à la mer :
– Serait-il possible qu’on nous serve le petit déjeuner? qu’il a dit au feldgardien.
Et l’autre, aussi sec, qui répond :
– Tu sais, vieux, à l’hôtel des courants d’air, le déjeuner c’est du vent!
Aucun accent. Rien. T’aurais juré un français. Et appeler ton père « vieux », comme un copain de toujours… On n’a pas trouvé catholique! Au point qu’on a cligné des yeux : des fois que les frisés nous auraient fait surveiller par un milicien… Mais non, l’uniforme était vert-de-gris, Wehrmarcht. »

« Consentir à autrui le pouvoir de vie et de mort sur soi, ou se croire si au-dessus de tout qu’on puisse décider du prix de telle ou telle vie, c’est quitter toute dignité et laisser le mal devenir une valeur. »

« J’ai réécrit. Et, sauf des expressions, des passages que j’ai encore dans l’oreille, j’ai fini par oublier la chair de cette langue, que Gaston faisait pas semblant, que ses mots étaient pas l’ombre des choses et des moments inhumains, mais qu’il m’ouvrait sa vie et m’offrait humblement tout ce qu’il avait, d’effroyables jardins, dévastés, sanglants, cruels. »

Michel QUINT, Effroyables jardins, Editions Joëlle Losfeld, 2000

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