Mots-clefs

, , ,

Présentation de l’éditeur :

Quand la nature s’est mise à son chef-d’œuvre, la fabrication de l’homme, elle n’aurait dû penser qu’à une chose. Au lieu de quoi, tournant la tête, regardant par dessus son épaule, en chacun de nous elle a laissé se faufiler des instincts et des désirs qui sont en désaccord complet avec son être principal, si bien que nous sommes striés, panachés, tout mélangés ; les couleurs ont bavé. Le vrai moi est-il celui-ci debout sur le trottoir en janvier ou celui-là penché au balcon en juin ? Suis-je ici ou suis-je là ? Ou le vrai moi n’est-il ni celui-ci ni celui-là, ni ici ni là, mais une chose si diverse et errante que ce n’est qu’en donnant libre cours à ses souhaits et en le laissant aller son chemin sans entraves que nous sommes en effet nous-mêmes ?

Sous prétexte d’aller acheter un crayon, Virginia Woolf sort de chez elle un soir d’hiver pour errer dans les rues de Londres. Cette promenade est l’occasion de diverses rencontres étonnantes, et dans le flux de la ville, au long même des phrases, le réel se mêle à l’imaginaire, les souvenirs se confondent avec le présent.
Dans son journal, le 26 mai 1926, Virginia Woolf note : “Un de ces jours j’écrirai quelque chose sur Londres pour dire comment la ville prend le relais de votre vie personnelle et la continue sans le moindre effort”. Dans les rues de Londres, une aventure paraît un an après dans la Yale Review.
La traduction d’Étienne Dobenesque serre au plus près l’écriture de l’auteur de Mrs Daloway, et donne comme rarement au lecteur français l’occasion de se plonger dans le stream de Virginia Woolf, ce flot de langage, ce discours qui avance vers son inconnu comme elle-même dans les rues de Londres. (…)

Comme pour La vague, je n’ai pas choisi ce titre au hasard : la présentation de Virginia Woolf au catalogue était l’occasion de tenter de la relire dans un format court, avec moins de risque de rester en dehors, comme avec son roman Mrs Dalloway. Je me suis rendu compte que j’aime ce qui tourne autour de Virginia Woolf (par exemple, le roman et le film Les Heures) que par ses propres écrits (le peu que j’en ai lu m’a copieusement ennuyée). Alors qu’ai-je pensé de cette promenade nocturne dans les rues de Londres ?

Même si rien n’indique que le narrateur est un homme ou une femme, je me suis imaginé Virginia Woolf elle-même, poussée par une envie irrépressible de sortir de chez elle au crépuscule, à la poursuite d’on ne sait quels fantômes (c’est le titre anglais qui le précise : Street Haunting. A London adventure), prétextant qu’elle doit absolument s’acheter un crayon. Son sens de l’observation – et de l’aventure – ou son imagination débordante lui fait voir et décrire avec lyrisme une troupe de cirque avec une naine en personnage principal, un groupe d’aveugles, le quartier des librairies d’occasion et enfin la papeterie où elle sent des vibrations de colère entre le couple de papetiers. Une fois munie de son crayon, il est temps pour elle de rentrer retrouver son décor routinier mais si rassurant quand même par rapport à ces personnages extravagants croisés dans les rues de Londres.

On peut penser à Mrs Dalloway, bien sûr, qui passe une journée en ville pour préparer sa réeption du soir et ne cesse de digresser à propos de tout et de rien (c’est le souvenir qui m’en reste, désolée pour ceux qui l’aiment). On peut surtout admirer l’art de Virginia Woolf de recréer l’ambiance de Londres à six heures du soir, on peut se laisser emporter par ce regard qi passe d’une chose à l’autre sans limite. Mais au vu de l’extrait proposé par l’éditeur, on peut se demander si, à travers les gens croisés (les revenants ?), la narratrice (ou le narrateur) n’est pas à la recherche de son moi profond ou si la promenade ne lui permet pas d’affronter ses multiples personnalités. Ce qui fait de ce texte court un peu plus qu’une simple nouvelle.

Pour ce qui est du regard graphique d’Antoine Desailly, il est à la fois dépouillé et très précis : les dessins au crayon gris prennent peu d’espace sur la page blanche, ils représentent de petits objets, réels ou imaginaires, ou des fragments, qui donnent une dimension irréelle, presque fantastique à l’ouvrage (sans doute sa manière à lui de compléter ainsi cette visite hantée des rues londoniennes). Sa technique est très précise, très détaillée, elle n’oublie aucun reflet, aucun pli, aucune ombre des objets dessinés (elle m’a fait penser au cours de Dessin d’analyse suivi par mes élèves).

Au final, je ne regrette pas d’avoir renoué un tant soit peu avec Virginia Wolf !

« Mais voici, ce n’est pas trop tôt, les librairies d’occasion.Ici nous trouvons un ancrage dans ces courants contraires de l’être ; ici nous nous équilibrons après les splendeurs et les misères des rues. (…) Les livres sont partout ; et toujours le même sentiment d’aventure nous envahit. Les livres d’occasion sont des livres sauvages, des livres sans logis ; ils sont arrivés par vastes volées au plumage panaché et ils ont un charme qui manque aux volumes domestiqués de la bibliothèque. D’ailleurs, en cette improbable et hétéroclite compagnie, nous pouvons tomber sur un parfait inconnu qui deviendra pour nous, avec un peu de chance, le meilleur ami du monde. » (p. 31 et 33)

Virginia WOOLF, Dans les rues de Londres une aventure, vu par Antoine Desailly, traduit de l’anglais par Etienne Dobenesque, Editions du Chemin de fer, 2014

 

Nous arrivons à la fin de cette semaine « en Chemin de fer ». Célina vous présente aujourd’hui  Cou coupé court toujours, de Béatrix Beck (encore une fois, quel titre !) Merci à toi, Célina, pour ton enthousiasme et pour tes beaux billets très complets sur ces petits livres hors du commun !

J’ajoute ce billet à A year in England, bien sûr (on est reparti pour un an depuis juillet).

        10410370_10207397555288124_8949646824688617113_n

Publicités