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Quatrième de couverture :

Dans le Paris de l’après-guerre, une petite fille, Marion, vit avec sa mère, Fanny, qu’elle adore. Peu à peu, pourtant, une dissonance s’installe, faussant leur relation. Des emportements inexplicables, un silence incompréhensible à propos de ce père allemand dont Marion ne sait rien ou presque. Avec le temps, Marion comprend que sa mère est maniaco-dépressive. Les rôles s’inversent alors. L’adolescente endosse cette raison qui, doucement, abandonne Fanny. Mais l’amour ne suffit pas pour terrasser la folie…

Marie Sizun sait dire avec émotion et pudeur l’amour qui rapproche et sépare les êtres.

Ma chronique paraît seulement maintenant mais ce livre a été l’un, si pas le coup de coeur de cet été 2016. Dans ces cas-là, j’hésite longtemps à parler d’un livre très aimé, très bouleversant… et j’ai l’impression de le faire avec maladresse.

C’est sans doute la Marion jeune adulte qui relit son enfance et son adolescence aux côtés d’une mère maniaco-dépressive dans les années 1950. Aujourd’hui on dirait qu’il s’agit d’une famille mono-parentale dont la mère est atteinte de troubles bipolaires : ce côté distancé et scientifique du langage cache une réalité sensible, éprouvante de l’après-guerre, celle d’une femme qui a aimé le mauvais homme au mauvais moment et dont l’histoire d’amour a entraîné sa raison avec sa fin malheureuse. Et dans les années 50, cette forme de folie était traitée à coups d’électrochocs qui laissaient les malades pantelants, hors d’eux-mêmes. Mais avant de devenir une mère toxique (quoique Marion se souvienne des premiers signes, survenus très tôt dans sa petite enfance), Fanny est aussi et surtout une femme lumineuse, originale, une femme que le portrait d’Egon Schiele en couverture de cette édition de poche personnifie parfaitement : regard un peu perdu et visage aux traits fragiles dans un vêtement aux couleurs ardentes.

Mais l’originalité de ce roman de Marie Sizun, c’est le procédé narratif, l’usage constant de la deuxième personne (le « tu » représentant bien sûr Marion), un procédé qui permet de rendre compte de la force de l’attachement qui lie la mère et la fille à tel point qu’une fusion s’opère et que l’enfant endosse plus ou moins consciemment les douleurs maternelles, mais aussi un retournement progressif du rapport de force, qui culminera dans les dernières pages du roman. L’usage de cette deuxième personne est censé donner de la distance face à cette histoire mais l’effet en a été bouleversant sur moi. Marie Sizun sait dire avec délicatesse et lucidité les fantaisies et les angoisses, les rires et les délires de Fanny ainsi que les émotions et les observations de Fanny, cette petite fille qui grandit au milieu des non-dits et qui ne peut vraiment les partager avec personne…

Je n’ai pu m’empêcher de penser à Lucile, dans Rien ne s’oppose à nuit, de Delphine de Vigan, peut-être est-ce ce parallèle qui a nourri mon émotion en lisant La femme de l’Allemand. Un roman que je vous recommande si jamais, comme moi, vous ne le connaissiez pas encore…

« Oui vous êtes heureuses toutes les deux, ta mère et toi ; heureuse d’un bonheur lumineux, singulier, bien à vous. Un bonheur si naturel qu’on ne penserait pas qu’il puisse s’arrêter. Pourtant, tu sens déjà, quelque part, comme une ombre. Tu as le vague sentiment que quelque chose peut arriver : une idée comme ça, une inquiétude indéfinie. Un peu comme la crainte qu’on a pour des bulles de savon, ces bulles merveilleuses, toutes dorées, que Fanny t’a appris à faire devant la fenêtre : tu sais qu’elles peuvent éclater l’instant d’après et ne rien laisser, que le souvenir d’un rêve. »

Marie SIZUN, La femme de l’Allemand, Arléa, 2007 et Le livre de poche, 2009

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