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Quatrième de couverture :

«Il m’aura fallu courir le monde et tomber d’un toit pour saisir que je disposais là, sous mes yeux, dans un pays si proche dont j’ignorais les replis, d’un réseau de chemins campagnards ouverts sur le mystère, baignés de pur silence, miraculeusement vides.
La vie me laissait une chance, il était donc grand temps de traverser la France à pied sur mes chemins noirs.
Là, personne ne vous indique ni comment vous tenir, ni quoi penser, ni même la direction à prendre.»
Sylvain Tesson.

Après la très lourde chute qui lui a démoli le crâne, la cage thoracique et le dos, pour ne citer que quelques blessures (je me souviens l’avoir vu à Livrés à domicile pour un autre livre que celui-ci et il en portait encore les traces sur le visage), après un an d’hôpital et alors que les médecins voulaient l’envoyer dans une hypothétique rééducation, Sylvain Tesson a décidé de se soigner par la marche en traversant la France en oblique, du Sud-Est au Nord, et seulement par des chemins « de campagne » : non pas des sentiers de grande randonnée, qu’il estime trop « civilisés », trop fréquentés, plutôt des petits chemins répertoriés sur des cartes IGN et qui, parfois, ne sont plus entretenus quand ils n’ont pas été absorbés dans les champs par des fermiers indélicats.

Tout au long de son périple, Sylvain Tesson observe les paysages, les villages, les campagnes modelés par la main de l’homme, ou plutôt par les différents pouvoirs en place qui ont décidé de s’attaquer à ces zones dites « d’hyper-ruralité » (c’est-à-dire, selon les critères de l’équipement et des infrastructures, déficitaires en autoroutes, connexion 4G, zonings commerciaux et autres joyeusetés du progrès moderne). Il croise notamment des paysans qui payent les pots cassés de politiques incohérentes. Face à la vitesse, à l’hyper-connectivité, à la surconsommation, à l’épuisement des richesses, Sylvain Tesson ose la lenteur, le silence, une forme de contemplation qu’il compare à celle des moines cisterciens.

Bien sûr, on sent bien que l’ami Tesson résiste des pieds et des mains au progrès imposé, aux gens (des politiques, des technocrates) qui veulent faire votre bonheur malgré vous, il freine des quatre fers face au mouvement perpétuel qui nous est imposé et qui nous arrache à nous-mêmes : à ce titre, il pourrait passer parois pour très conservateur. Mais ce que j’ai apprécié, c’est que la marche finit non seulement par cette reconnaissance physique des chemins noirs mais aussi par l’exploration des chemins noirs de l’intériorité, de la méditation. Au bout de la route, émaillée de multiples rencontres, la mer et l’appel de nouveaux chemins noirs à dénicher pour Sylvain Tesson.

« La carte est le laissez-passez de nos rêves.
Ces tracés en étoile et ces lignes étaient des sentiers ruraux, des pistes pastorales fixées par le cadastre, des accès pour les services forestiers, des appuis de lisières, des viae antiques, souvent laissées à la circulation des bêtes. La carte entière se veinaient de ces artères. C’étaient mes chemins noirs. Ils ouvraient sur l’échappée, ils étaient oubliés, le silence y régnait, on n’y croisait personne et parfois la broussaille se refermait aussitôt après le passage.. Certains hommes espéraient entrer dans l’histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaître. »

« Je retardais mes compagnons à trop contempler les murets. L’art de la marqueterie bocagère avait atteint ici un haut degré d’accomplissement. La pierre accueillait la mousse. La mousse arrondissait les angles et protégeait des sociétés de bêtes. Oh ! comme il eût trouvé salvateur d’opposer une « théorie politique du bocage » aux convulsions du monde. On se serait inspiré du génie de la haie. Elle séparait sans emmurer, délimitait sans opacifier, protégeait sans repousser. L’air y passait, l’oiseau y nichait, le fruit y poussait. On pouvait la franchir mais elle arrêtait le glissement du terrain. À son ombre fleurissait la vie, dans ses entrelacs prospéraient des mondes, derrière sa dentelle se déployaient les parcelles. »

Sylvain TESSON, Sur les chemins noirs, Gallimard, 2016

 

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