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Quatrième de couverture :

Frère cadet de Georges Simenon, Christian fut élevé à ses côtés par une mère bigote qui le chérissait et traitait son aîné d’incapable.
Proie idéale pour le rexisme, parti d’extrême-droite fondé en Belgique par Léon Degrelle, braillard intarissable, Christian s’égara dans la collaboration et participa activement à une effroyable tuerie.
De son côté, Georges menait la vie de château en Vendée. Livres à succès, femmes et films. Comment se défaire de ce frère encombrant qui allait salir sa réputation? 
Christian, se sachant condamné à mort, s’engagea dans la Légion et disparut sans laisser de traces …
Portrait croisé de deux êtres au destin opposé, L’autre Simenon est un roman à double face, où la mise en lumière de l’un révèle la part d’ombre de l’autre. C’est aussi le portrait d’une époque. Un tableau de faits troublant, porté par une langue implacable, qui parle du passé pour mieux dire le présent.

J’avais commencé ce roman l’année passée, espérant le présenter pour le mois belge 2016 mais je n’en ai pas eu le temps. Je l’ai donc repris pour faire suite à ma lecture de Outre-Mère et enchaîner avec un roman jeunesse qui se situe lui aussi durant la deuxième guerre mondiale en Belgique. (Pour une fois, ce ne sera pas Ostende, le fil conducteur de mon mois belge…) Après une histoire de fille et de père, voici une histoire de frères.

Ce livre est effrayant, effarant à plus d’un titre. Bien sûr, je savais qu’un parti d’extrême-droite avait existé en Wallonie (la partie francophone de la Belgique, pour ceux qui ne sauraient pas encore), parti créé par Léon Degrelle qui s’était rallié à Hitler et avait activement collaboré avec les nazis, envoyant aussi des jeunes gens combattre à leurs côtés au sein de la Légion Wallonia. Le frère de Georges Simenon, Christian, a adhéré à ce parti et s’est engagé à fond dans la collaboration dès 1941 et a participé, le 17 août 1944, à ce qu’on a appelé « la tuerie de Courcelles » : 27 otages exécutés en représailles de l’assassinat par la Résistance du bourgmestre rexiste du Grand Chaarleroi. Le livre est donc effrayant rien que parce qu’il rend compte de la montée et de la chute du rexisme, avec, au début, les discours enflammés de Léon Degrelle qui met ses auditeurs en transe et à la fin, la description de ce massacre d’otages où Patrick Roegiers amplifie le rôle réel joué par Christian : ça fait peur, ça donne envie de vomir, réactions basiques, certes, mais bien réelles.

Pendant ce temps, que fait Georges, le Simenon connu, reconnu, célébrissime ? Eh bien il mène une vie bien pépère apparemment : il n’est pas vraiment collabo mais il profite de tous les avantages possibles, il continue à publier articles et romans, les premiers dans des publications pro-occupant, les seconds étant adaptés au cinéma par une société de production collabo, il consomme femmes et mets raffinés sans aucune retenue. A la fin de la guerre, il réussira à tirer son épingle du jeu sans trop de problèmes. Patrick Roegiers présente les deux frères comme étant la part d’ombre ou de fascination l’un de l’autre, une relation basée sur la défiance, l’envie, le désamour, le désaveu. Là aussi, la peinture romanesque est effarante, dévoilant la face cachée du père de Maigret (que, personnellement, je ne connaissais pas avant la parution de ce roman).

Deux choses contribuent à entretenir le malaise face à cette histoire. C’est d’une part les modifications de noms, de détails ou les exagérations qu’apporte Patrick Roegiers qui font froid dans le dos, je me suis demandé l’intérêt de changer quelques détails comme le nom du bourgmestre (en vrai Englebin, dans le roman Englebert) alors qu’il s’est attaqué à une période de l’histoire belge encore bien présente dans la mémoire belge (il suffit de voir les polémiques suite aux révélations sur les sympathies de certains membres N-VA du gouvernement belge). D’autre part, le style de l’auteur est frappant : il ne craint pas les longues énumérations, les jeux de sonorités, il alterne les phrases très simples, courtes, qui claquent comme celles que distillait le chef de Rex et les phrases fleuves qui vous font tourner la tête. On sent que Roegiers n’a pas craint de charger, de forcer le trait, férocement (ou avec une certaine jubilation ?) et c’est parfois déstabilisant, j’avoue que l’exercice de style qui prenait le pas sur l’histoire m’a parfois gênée.

En tout cas on sent aussi que Patrick Roegiers n’a pas craint la polémique (ni le manque de nuances) en écrivant ce roman : écorner l’image de Georges, enfoncer dans les basses fosses Christian, sur fond de bestialité rexiste, rien n’est aimable dans ce roman. Mais il n’est pas à jeter pour autant : il faut savoir affronter les pages les plus sombres de l’histoire wallonne…

J’ai choisi un court extrait qui décrit André Gide (ça m’a fait sourire) : « Anticollaborationniste de gauche, huguenot hédoniste et jouisseur ascétique, helléniste moraliste, impitoyable impie, pécheur eucharistique au sourire spermatique et suintant l’encaustique, Gide, persifleur comme un charmeur de serpent, était homosexuel. » (p. 250)

Patrick ROEGIERS, L’autre Simenon, Grasset, 2015

Belgique : entre collabos et résistants, lecture 2

 

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