Étiquettes

, ,

Quatrième de couverture :

Les dames de la Diguière tirent le diable par la queue. Propriétaires désargentées d’un domaine qu’elles n’ont plus les moyens d’entretenir, elles se battent pour conserver leur héritage, une maison du XVIIIe siècle belle à couper le souffle. Ces princesses déguenillées couronnées de liseron règnent sur les orties, changent la pauvreté en fantaisie et vivent de maigres salaires en attendant mieux. En attendant quoi ? Elles ne laisseront pas le hasard décider de leur vie, elles construiront leur salut et trouveront le sauveteur imprudent qui paiera cher sa générosité et ses bonnes intentions. Ce roman est une comédie sur le bien et le mal, que raconte un narrateur éberlué mais complice. On commence avec le sourire, on finit chez Les Diaboliques. Ces la Diguière si convenables seraient-elles de gracieuses criminelles ? Le bonheur est-il dans le crime ? En toute impunité.

Quel plaisir de retrouver la plume de Jacqueline Harpman, dans un roman qui met en scène des femmes, une mère et sa soeur adoptive, ses deux filles et ses deux petites-filles, et une maison, La Diguière, sous le regard de quelques hommes dévoués à ces dames et d’un narrateur masculin amusé, charmé et presque complice.

Les dames de La Diguière cherchent toutes les solutions pour sauver leur propriété mais en attendant de trouver les expédients pour payer l’impôt foncier et réparer le toit, tâches les plus urgentes, elles ont fait de leur pauvreté un véritable art de vivre, cette dernière fait partie de leur histoire familiale et est le ciment de leur délicieuse entente. Leur misère se confond avec celle de la maison, au point que « Elles sont la Diguière ». Quand la mère trouve à Vichy le candidat idéal pour renflouer le navire, elles ne se doutent pas que leur équilibre va subtilement évoluer…

Je ne peux pas tout vous dire, bien sûr, cela gâcherait le plaisir. Ce roman, de vif et primesautier, passe à l’intrigue avec la complicité du lecteur qui, par le récit du narrateur, est déjà perdu dans les rets des charmantes La Diguière.

J’ai savouré le style si élégant de Jacqueline Harpman, qui manie le subjonctif imparfait avec un art parfaitement consommé. J’ai aimé ses clins d’oeil d’autodérision à ses propres romans, Le Bonheur dans le crime et Orlanda, son humour fin et féroce à la fois, cette manière subtile de dessiner une frontière très floue entre le bien et le mal, d’orchestrer la confusion entre des personnages et une maison. J’ai aimé retrouver ces thèmes chers à l’auteure et cette fois, c’est sûr, il faut que je relise Le bonheur dans le crime !

« Cela continua ainsi. Les répliques voletaient avec allégresse, on sentait une complicité sans faille, c’était un rêve de famille unie – mais il n’y avait pas d’hommes !

On dit toujours que ce sont les hommes qui apportent la discorde dans la société : en serait-il de même dans les familles ? me demandai-je. » (p. 49)

« Ces deux femmes appartenaient à une passion qu’elles avaient reçue de leur mère et qu’elles transmettaient à leurs filles, elles étaient les maillons d’une chaîne que le temps attaquait, elles défendaient leur héritage comme on défend son identité, sa vie, son destin, et je me sentis honteux d’avoir compté mes petits euros, et peut-être obscurément jaloux, moi qui n’ai pour passé qu’une mère sans attaches et qui n’ai pas fait d’enfants car je n’aurais rien eu à leur léguer. » (p. 79)

« Pendant les semaines qui suivirent, j’eus souvent envie de téléphoner à la Diguière: mais à quel titre? Quel qu’eût été l’accueil chaleureux de cette famille, je n’avais pas droit à celui d’ami, et on n’avait pas demandé que je donnasse de mes nouvelles. Je n’ai pas l’habitude de pratiquer les voeux de fin d’année. Jeune, cela avait été de la négligence, recouverte plus tard par d’excellentes rationalisations à propos de coutumes ridicules qui et que. Cependant, je fis une exception et envoyai, d’Amsterdam où je passais les réveillons avec une charmante Hollandaise, une carte achetée au Rijksmuseum, qui représentait un Canaletto, avec une superbe architecture vénitienne. Par discrétion, je n’y mis pas mon adresse, qui se trouvait, si les destinataires souhaitaient la trouver, sur la carte de visite que je leur avais laissée. Je ne reçus pas de réponse. » (p. 114-115)

Jacqueline HARPMAN, En toute impunité, Grasset, 2005 (Le Livre de poche, 2006)

Rendez-vous Jacqueline Harpman aujourd’hui dans ce Mois belge.

Publicités