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Quatrième de couverture :

«J’ai pensé dire quelques mots. Mais je n’ai pas pu, j’ai bafouillé des remerciements, rien de plus. Le docteur Gachet s’en est chargé. Il pleurait, lui aussi. Il a dit l’essentiel. Que tu étais un homme honnête, un grand artiste, qu’il n’y avait que deux buts à ta vie, l’humanité et l’art. Et que c’est l’art que tu chérissais au-dessus de tout, qui te ferait vivre encore. Moi, simple marchand des peintres morts et trop peu des vivants, je ne sais rien de ce présage. J’aurais voulu ajouter : c’était mon frère.»

Théo n’a pas survécu plus de six mois à la mort de Vincent… Au jeune frère, Judith Perrignon a emprunté sa voix et ses souvenirs pour écrire une histoire en forme de compte à rebours, un court moment où le nom de Vincent Van Gogh évoque un homme parmi d’autres et pas encore un mythe.

Judith Perrignon s’est glissée dans la peau de Théo Van Gogh à partir de la nuit où il veille son frère mourant (elle garde la thèse du suicide – forcément, puisqu’elle accompagne Théo et n’est pas là pour remettre cette « théorie » en cause – celle-ci paraît d’ailleurs tout à fait plausible sur le moment) jusqu’au jour où il est interné dans un asile psychiatrique, souffrant de démence et de paralysie progressive, sans doute des suites de la syphilis.

Théo est terrassé par la mort de Vincent, ce frère aîné qu’il n’a cessé d’aimer, de soutenir, financièrement et oralement et dont il a cherché en vain à faire reconnaître la peinture du vivant de l’artiste. Fiévreusement il continue ce combat dans les semaines qui suivent la mort de Vincent pour finalement, devant la froideur des plus grands galeristes de l’époque, organiser une exposition dans son propre appartement. Bien sûr, des peintres comme Pissarro, Toulouse-Lautrec ou le seul journaliste qui a écrit une critique enthousiaste sur les toiles de Van Gogh, le soutiennent. En préparant cette expo, Théo mène une observation très intéressante sur les auto-portraits de Vincent, à qui il ressemble tant…

Mais la maladie rattrape Théo, et à partir du moment où il est rapatrié dans un asile aux Pays-Bas, Judith Perrignon laisse la place au rapport médical (bien réel) observant le comportement et les soins donnés à Théo durant ses dernières semaines. Constat froid et désolant sur un homme qui a coupé tout contact ou presque avec la réalité sensible. Le livre s’achève en 1914, quand le corps de Théo est à nouveau rapatrié en France, pour reposer aux côtés de son frère dans le cimetière d’Auvers-Sur-Oise.

J’ai vraiment aimé ce témoignage d’amour fraternel, très bien écrit, très sensible, qui parle aussi du rapport à la mère, au père, à la foi et qui nous offre un regard frais sur la peinture de celui qui signait Vincent.

« Qu’il est beau ce premier soir où tout le monde est venu. L’arrivée d’un ami est toujours la même : il y a au bord des lèvres le sourire, quelques mots pleins d’émotion et puis, en quelques secondes, tout chavire, le rituel s’interrompt, les yeux sont aspirés par la lumière et la couleur. Ceux qui sont là connaissent Vincent, ils ont vu sa peinture par bribes, au café, chez Tanguy, chez moi, encore humide sous son bras, ou même parmi les chèvres et la paille dans une grange à Auvers-sur-Oise, mais jamais ils n’ont vu l’ensemble. A cette première exposition de Vincent, on ne chemine pas de toile en toile, en observant là les courbes et les grâces féminines, là les harmonies de gris, les subtilités du ciel, ici le puits de lumière, ou encore la patte de l’artiste. C’est un assaut, c’est brutal, c’est bouillonnant comme le feu du soleil, la sève impatiente de la nature, les rêves et les émotions d’un peintre sans école dont la main était une torche, qui trouvait plus de lumière dans les yeux des hommes que dans les cathédrales. » (p. 100)

Judith PERRIGNON, C’était mon frère… Théo et Vincent Van Gogh, L’Iconoclaste, 2006 (et Folio 2009 et 2014)

Une semaine avec les Van Gogh – lecture 2

Autoportrait avec chapeau de feutre gris