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Quatrième de couverture :

Remonter à pied la Marne, depuis sa confluence avec la Seine jusqu’à la source, a été pour Jean-Paul Kauffmann une odyssée à travers les paysages d’une France inconnue. L’aventureuse histoire de notre pays lui est apparue à la lumière du présent. Il y a découvert la France des « conjurateurs », ces indociles qui résistent à la maussaderie et chassent les esprits maléfiques d’aujourd’hui. Remonter la Marne, ce n’est pas revenir en arrière et pleurer le passé, mais plutôt se perdre pour mieux renaître. La marche a permis d’entretenir ce rapport profond au temps, au silence, aux rencontres.

Si Remonter la Marne ressemble à Marcher, le roman de Tomas Espedal, par la multitude de références culturelles et littéraires, j’ai préféré ce récit de Jean-Paul Kauffmann, sans doute parce que la proximité géographique et culturelle du voyage et des références était plus parlante. Celles-ci parcourent l’histoire de France et la littérature, des jansénistes à Napoléon en passant par La Fontaine et Bossuet, et l’auteur s’attache particulièrement aux pas et au récit plus ancien de Jules Blain, un ancien de 14-18 qui a fait la bataille de la Marne et qui est revenu sur ses traces après la guerre, révélant l’inanité de celle-ci. Vous pensez si j’ai été sensible à cette référence historique.

« Remonter la Marne, ce n’est pas revenir en arrière et pleurer le passé, mais au contraire se perdre, chuter pour mieux renaître.

Aller dans le sens inverse du courant est un choix qui d’emblée s’est imposé à moi; je n’ai pas songé un seul instant à partir de la source. Le fleuve qui s’écoule est tellement associé à la direction du temps- à l’instar de la flèche qui indique un sens irréversible-que je me demande si cette idée d’aller à contre-courant ne traduit pas un désir inconscient de revenir en arrière, au début. Une anabase, un retour, une expédition vers l’intérieur, remontée aventureuse vers la patrie perdue que vécurent les Dix Mille au temps de Xénophon.Tout, dans ce voyage, invite à la réversibilité.La rivière descend inexorablement vers sa disparition, j’avance vers son commencement. Hölderlin note que « la rivière n’oublie jamais sa source car, en s’écoulant, elle est la source d’elle-même. »

Les observations du marcheur m’ont aussi fait penser au livre de Sylvain Tesson, Les chemins noirs : les deux auteurs côtoient une France inconnue, des villages qui se délitent peu à peu, loin du pouvoir centralisé de la capitale, mais dont les habitants ne lâchent pas prise.

« J’ai vu des villages que la vie avait apparemment désertés: maisons barricadées, devantures abandonnées, trottoirs défoncés. Des affiches annonçant une réunion, un voyage, un collectif de lecture, une manifestation indiquaient que la communauté n’était pas morte. Derrière l’apparence défensive se terre un monde invisible. Une autre vie agit à l’intérieur par le seul mérite du don, du bénévolat, de la solidarité. »

Au fil des rencontres, très diverses, Kauffmann croise des gens originaux, des résistants, des « conspirateurs » :

« Ce pays possède la grâce. Il a le chic pour ménager une multitude d’interstices, d’infimes espaces permettant de se soustraire à la maussaderie générale. Ce retrait, cette stratégie d’évitement face à l’affliction des temps sont à la portée de tous. Il suffit de ne pas se conformer au jugement des autres, à la prétendue expertise de ceux qui savent. Depuis mon départ, j’ai rencontré des hommes et des femmes qui pratiquent une sorte de dissidence. Ils ne sont pas pris dans le jeu et vivent en retrait. Ils ont appris à esquiver, à résister, et savent respirer ou humer un autre air, conjurer les esprits malfaisants? Ces conjurateurs tournent le dos aux maléfices actuels tels que la lassitude, la déploration, les ressentiments, l’imprécation. Sans être exclus, ils refusent de faire partie du flux. »

Et puis l’écriture élégante de Jean-Paul Kauffmann convoque les sens, son bout de route avec un ami photographe, les multiples odeurs auxquelles il est sensible (et les bulles de champagne qu’en Marne et Haute-Marne on ne peut qu’apprécier, évidemment) constituent un portrait de la Marne vivant et sensuel. Si j’ai pris mon temps à remonter la Marne (le voyage de Kauffmann commence un 3 septembre et cela coïncidait avec la rentrée scolaire qui change mon rythme de lecture), j’ai pris plaisir à cette marche et je tenterais bien un autre récit ou roman de l’auteur.

« L’eau exhale un parfum de feuilles mortes, d’infusion à froid, cette empreinte entêtante d’eau verte et terreuse, bouffées mouillées que ramène inlassablement le vent dans mes narines. Cette haleine de liquide bourbeux rappelle la canalisation d’eau suintante, une sensation de rouillé, de renfermé, paradoxalement rafraîchissante. Si c’était un son, ce serait une basse continue. »

Jean-Paul KAUFFMANN, Remonter la Marne, Fayard, 2013 (Le Livre de poche, 2014)

Dernière étape de ma semaine de marche

 

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