Quatrième de couverture :

Klaus et Lucas sont jumeaux. La ville est en guerre, et ils sont envoyés à la campagne, chez leur grand-mère. Une grand-mère affreuse, sale et méchante, qui leur mènera la vie dure. Pour surmonter cette atrocité, Klaus et Lucas vont entreprendre seuls une étrange éducation. Dans un style enfantin et cruel, chaque événement de leur existence sera consigné dans un « grand cahier ».

Enfin j’ai lu Le grand cahier. Je ne sais plus très bien chez qui, sur quel blog j’ai découvert l’auteure, hongroise d’origine. Sans doute chez Marilyne, qui m’accompagne à l’Est en vous présentant aujourd’hui un recueil de nouvelles d’Agota Kristof, intitulé C’est égal.

Première surprise, Agota Kristof (1935-2011), exilée en Suisse après l’écrasement de la révolution par les chars soviétiques en 1956, écrit directement en français : c’est donc la langue de l’exil pour elle. Et sans doute ce qu’elle fait écrire par les jumeaux à propos du grand cahier dans lequel ils consignent leur histoire est-il valable pour elle, les mots doivent juste dire les choses dans une sorte de « vérisme », d’écriture purement factuelle qui tient les émotions à distance.

« Mais il y a les mots anciens.
Notre Mère nous disait :
-Mes chéris ! Mes amours ! Mon bonheur ! Mes petits bébés adorés !
Quand nous nous rappelons ces mots, nos yeux se remplissent de larmes.
Ces mots, nous devons les oublier, parce que, à présent, personne ne nous dit des mots semblables et parce que le souvenir que nous en avons est une charge trop lourde à porter. » (p.27)

« Pour décider si c’est «Bien» ou «Pas bien», nous avons une règle très simple: la composition doit être vraie. Nous devons décrire ce qui est, ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce que nous faisons.
Par exemple, il est interdit d’écrire: «Grand-Mère ressemble à une sorcière»; mais il est permis d’écrire: «Les gens appellent Grand-Mère la Sorcière.»
Il est interdit d’écrire: «La Petite Ville est belle», car la Petite Ville peut être belle pour nous et laide pour quelqu’un d’autre.
De même, si nous écrivons: «L’ordonnance est gentil», cela n’est pas une vérité, parce que l’ordonnance est peut-être capable de méchancetés que nous ignorons. Nous écrirons simplement «L’ordonnance nous donne des couvertures».
Nous écrivons: «Nous mangeons beaucoup de noix», et non pas: «Nous aimons les noix», car le mot «aimer» n’est pas un mot sûr, il manque de précision et d’objectivité. «Aimer les noix» et «aimer notre Mère», cela ne peut pas vouloir dire la même chose. La première formule désigne un goût agréable dans la bouche, et la deuxième un sentiment. 
Les mots qui définissent les sentiments sont très vagues; il vaut mieux éviter leur emploi et s’en tenir à la description des objets, des êtres humains et de soi-même, c’est-à-dire la description fidèle des faits. » (p. 33)

Le langage garantit donc une certaine objectivité mais son usage même est sujet à caution, il peut être trompeur, le lecteur doit interpréter les émotions cachées sous cette plume aride, sèche, peu attrayante à première vue. Il faut dire qu’Agota Kristof ne fait rien pour rendre son livre aimable : certes nous comprenons que c’est une fable, un conte cruel sur la guerre, mais nous ne pouvons qu’être perturbés, horrifiés, dégoûtés parfois devant ce qu’elle fait vivre à ses héros, deux jeunes enfants qui semblent très mignons mais qui s’imposent un cruel entraînement de « désensibilisation » (ne plus pleurer, rester immobile, jeûner…). Deux innocents qui s’imprègnent de la guerre avec son cortège de violences, de saletés, de privations et qui semblent s’y adapter pour en tirer tout le parti possible. Face à eux, des personnages bien typés, la grand-mère « sorcière », le curé et sa servante accorte, l’officier occupant et son ordonnance, et j’en oublie, tantôt pervers, tantôt méchants, sans états d’âme ou presque. Des personnages qui se révéleront parfois ambivalents et qui montrent ce à quoi la guerre peut réduire l’être humain. Non loin du village et de la Petite Ville, la frontière : on ne sait trop finalement si le pays voisin est un ami ou un ennemi (métaphore sans doute des liens entre l’ex URSS et ses pays satellites) et on ne sait trop où Agota Kristof fixera la limite de l’horreur et de la douleur…

Ce roman est le premier d’une trilogie dont je suis curieuse de lire la suite, même si je me suis sentie souvent mal à sa lecture. Quand j’ai publié au début du mois un poème d’Agota Kristof, beaucoup de commentaires ont dit être agréablement surpris alors que les romans semblaient souvent imbuvables. Comme je l’ai dit, l’auteure ne fait rien pour rendre son travail attrayant. Mais les moyens littéraires qu’elle utilise pour dénoncer la guerre, la dictature, le déracinement ne sont-ils pas efficaces ?

Agota KRISTOF, Le grand cahier, Points, 1995 (Première édition au Seuil, 1986)

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