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Quatrième de couverture :

«Quand Ravel leva la tête, il aperçut, à distance, debout dans l’entrée et sur les marches de l’escalier, une assistance muette. Elle ne bougeait ni n’applaudissait, dans l’espoir peut-être que le concert impromptu se prolongeât. Ils étaient ainsi quelques médecins, infirmiers et convalescents, que la musique, traversant portes et cloisons, avait un à un silencieusement rassemblés. Le pianiste joua encore la Mazurka en ré majeur, puis une pièce délicate et lente que personne n’identifia. Son doigt pressant la touche de la note ultime la fit longtemps résonner.»

En mars 1916, peu après avoir achevé son Trio en la mineur, Maurice Ravel rejoint Bar-le-Duc, puis Verdun. Il a quarante et un ans. Engagé volontaire, conducteur d’ambulance, il est chargé de transporter jusqu’aux hôpitaux de campagne des hommes broyés par l’offensive allemande. Michel Bernard le saisit à ce tournant de sa vie, l’accompagne dans son difficile retour à la vie civile et montre comment, jusqu’à son dernier soupir, «l’énorme concerto du front» n’a cessé de résonner dans l’âme de Ravel.

Sa constitution chétive l’avait fait réformer bien avant 1914 mais Maurice Ravel tenait absolument à participer à l’effort de guerre. A l’âge de quarante ans, il fut donc affecté dans un service à l’arrière du front, au volant d’une camionnette qu’il surnomme Adélaïde, il achemine du matériel, il ramène du front les soldats blessés pendant la longue et terrible bataille de Verdun. Au coeur de la guerre, le soldat Ravel est attentif aux sons des obus, des canons et se détend comme il le peut en écoutant chanter les oiseaux dans les forêts de l’Argonne et du Barrois, entre Marne et Meuse. De retour à la vie civile, Ravel retrouve la source de la composition, à la fois semblable et à jamais changée, sans doute nourrie, approfondie par la présence rassurante, immémoriale de la forêt et des longues promenades pendant lesquelles Ravel se ressource et se livre aux rêves inspirants. Forêt du Vexin normand, forêt d’Ardèche, et jusqu’à la forêt de Rambouillet que Ravel aperçoit de la maison étroite et pleine de charme qu’il a achetée à Montfort-L’Amaury et où il vit seul, en compagnie de ses deux siamois et de sa gouvernante. Il alterne moments de solitude et de création et rencontres variées à Paris et un peu partout en Europe où il est reconnu comme le plus grand compositeur de son époque. C’est lors d’un voyage en Autriche (dont il a défendu, même en 14-18, les compositeurs) qu’il rencontrera Paul Wittgenstein, célèbre pianiste amputé du bras droit pendant la Grande Guerre et qui lui commandera un concerto pour la main gauche. Etonnamment c’est cette demande qui le replongeait dans la guerre qui fit aussi avancer la composition du Concerto en sol majeur, bien plus léger.

Vous l’aurez sans doute compris, j’ai été passionnée par ce roman de Michel Bernard, auteur manifestement très bien documenté sur la première guerre mondiale et sur Maurice Ravel. Passionnée et tellement touchée de suivre le soldat Ravel, l’homme petit et mince, raffiné, apparemment froid mais hypersensible, le gourmet bienveillant, le collectionneur d’objets liés à l’enfance, le fils inconsolable d’avoir perdu sa mère en 1916, l’ami et le Basque fidèle à ses racines, le grand lecteur, le compositeur éclectique. (Peut-être que j’aime tellement ce compositeur parce que j’ai – en toute modestie évidemment – l’un ou l’autre petit point commun avec lui, mystérieusement ?) J’ai aimé aussi l’évocation du roman Le grand Meaulnes, d’Alain-Fournier, mort dans les premiers jours de la guerre le 22 septembre 1914 et dont le corps n’a jamais été retrouvé.

L’écriture de Michel Bernard est élégante, musicale, à la fois sobre et évocatrice : il raconte la guerre vue de l’arrière sans rien enlever à son atrocité, il décrit les forêts comme des êtres vivants, il explique quelques pièces de Ravel sans lourdeur, il évoque avec sensibilité la mélancolie qui a accompagné le musicien toute sa vie. Et à travers ses mots discrets, j’ai vu la maladie dégénérative qui a affecté Ravel pendant quatre ans, le privant de la parole et de sa faculté d’écrire la musique qu’il portait en lui, comme une soeur jumelle de la grande guerre qu’il a menée pour la France.

Cela fait du bien de terminer l’année sur une telle note romanesque.

« Il lui arrivait de penser que la musique, c’était fini pour lui, qu’il avait tout donné, que son sac était vide, que la guerre l’avait crevé et qu’il n’était désormais plus bon qu’à mourir pour la patrie, quelque part sur le front. La guerre l’avait distrait de lui-même, avant de le soustraire à la vie. Elle avait bouché tout l’horizon, dévoré tout l’avenir et l’avait livré tout entier au présent. »

 » Elle [la mère d’un ami] admirait l’artiste et devinait combien les singularités de l’homme, sa réserve ironique, sa mesure, son apparente froideur, la puérilité de ses manies étaient la cuirasse d’un artiste exceptionnel, le mur sur lequel s’élevait une oeuvre majeure. Elle en suivait, tendrement émerveillée, le sûr et puissant déploiement. Ravel lui était reconnaissant de l’avoir compris sans phrases et d’aimer sa musique sans l’assortir de commentaires. Qu’elle s’amusât par surcroît à flatter son goût pour la bonne cuisine nouait entre eux un lien d’affection simple, éloigné du climat des relations parisiennes. »

« Le sentiment d’un manque, un manque devenu si grand, si impérieux, que la rêverie n’arrivait plus à distraire, indiquait que le temps était venu d’écrire. Ravel le savait d’expérience, pourtant il n’était jamais parvenu à apprivoiser cette phase ingrate de la composition. Il travaillait dur, avec l’application butée des anciens cancres et des faux paresseux, jusqu’à ce que sa volonté et sa science soient soulevées par une autre force, douce et puissante. La mystérieuse inconnue n’avait jamais fait défaut. Le moment venu, elle l’enlèverait, comme la vague le nageur, et, soudain délivré de la pesanteur, l’emporterait et le déposerait, dans la surprise et le ravissement, là où il avait toujours voulu. »

Michel BERNARD, Les forêts de Ravel, La Table ronde, 2015

Le Tombeau de Couperin, une oeuvre commencée avant la guerre puis retravaillée en six mouvements dédiés chacun à un ou des amis morts au front, d’abord composée pour le piano et orchestrée ensuite en partie par Maurice Ravel

(Au piano : Louis Lortie)

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