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Quatrième de couverture:

Lorsqu’ils se croisent par hasard sur les hauteurs de Dublin, Clara et Lar sont deux êtres meurtris, éprouvés par l’existence. Pour le reste, tout les sépare : la politique, la religion, leurs tempéraments respectifs. Instinctivement, chacun se méfie du miroir que le malheur de l’autre lui tend. Pourtant, la rencontre aura lieu, pleine de tensions, d’incompréhension, mais aussi d’espoir. Une de ces rencontres qui, insensiblement, modifient le cours de nos destinées? Dans un style limpide, Jennifer Johnston, considérée comme l’un des plus grands écrivains irlandais contemporains, nous offre avec Petite Musique des adieux une magnifique composition à deux voix.

Pour terminer ce mois irlandais, je me suis tournée vers une romancière dont j’ai lu pas mal de titres bien avant le blog, Jennifer Johnston dont j’ai aimé sans réserve tout ce que j’ai lu et j’avais donc une petite appréhension : le charme allait-il toujours opérer ? La réponse est oui, ô joie.

Rien que la couverture de cette édition me plaît déjà : une vitre couverte de pluie à travers laquelle on devine en contrebas une rue dans un mélange de couleurs sombres et claires. Rien ne dit qu’on est en Irlande mais cette image correspond bien à l’atmosphère qui baigne ce roman : la pluie tombe souvent et symbolise le chagrin, le deuil que les deux personnages vivent, les larmes qui coulent ou qui restent bloquées à l’intérieur.

Clara a longtemps vécu à l’étranger pour échapper à une mère étouffante, elle est revenue vivre à Dublin après une rupture amoureuse qui l’a blessée jusque dans sa chair. Lar (Laurence) a fui l’Irlande du Nord sur un coup de tête après la perte de sa femme et de sa fille. Les deux se rencontrent par hasard et sur un malentendu sur Killiney Hill, elle l’invite à passer quelques jours chez elle pour se poser. Tous deux sont tellement écorchés vifs qu’ils s’accrochent régulièrement mais la rencontre a lieu, une sorte de reconnaissance éphémère et finalement bienfaisante de deux douleurs, de deux personnalités très différentes. Le récit passe d’un point de vue à l’autre, sans changement de chapitre il se déroule d’une traite en nous donnant aussi accès au roman que Clara a commencé, dans lequel elle dévoile peu à peu ce qui s’est passé à New York, et aux souvenirs de Lar avec sa femme Caitlin.

J’ai retrouvé la plume sensible, à fleur de peau de Jennifer Johnston, une écriture qui fait toujours place aux déchirements internes de l’Irlande et sait se faire acérée au besoin : j’ai adoré le mordant de certains dialogues, l’humour, l’auto-dérision dont fait preuve Clara. La pluie, la nature qui renaît au printemps, les ombres et les rayons dorés du soleil et aussi la musique de Schubert, accompagnent à merveille cette démarche de deux êtres humains sur le point, peut-être, de renaître.

« Comme j’aime la pluie irlandaise. Grâce à elle on a la peau douce et les cheveux brillants, c’est du moins ce qu’on disait : je doute qu’on le dise encore longtemps. Enfant, j’en étais si convaincue que j’avais coutume de courir dans le jardin lorsqu’il pleuvait et de lever le visage vers le ciel, laissant les gouttes éclater sur ma peau et rouler le long e mon cou et de mes épaules. Quelqu’un mettait toujours vite fin à cet innocent plaisir. Je ris quand je pense à ce que font les gosses de quatorze ans aujourd’hui. » (p. 45)

« – Oublier quoi ?

-L’Irlande. Ce bordel dans lequel nous vivons. Ce morceau de haine. Oui, de haine. Peut-être, me disais-je alors, peut-être ne reviendrai-je jamais. Je deviendrai quelqu’un d’autre, dans un autre pays, et quand on me demandera d’où je viens, je dirai un autre nom. Pas de l’Irlande du Nord – l’Ulster – appelez-la comme vous voulez. Je prétendrai n’avoir aucun lien avec ce pays. Je me sentirai neuf. J’avais vraiment envie de me sentir neuf » (p. 75)

« Je crois que j’écris des inepties dignes d’un roman de gare, mais j’irai jusqu’au bout, de mes notes au moins, pour pouvoir considérer avec une certaine froideur comment je me suis laissé berner et ensuite… ensuite… quel mot devrais-je employer ? Celui me vient à l’esprit est « détruire » mais c’est bien trop fort. « Abîmer » serait plus adapté. Et bien sûr il y a la question de mon avenir, de mon immortalité, que je suis seule à pouvoir assurer aujourd’hui.

A quoi bon de toute façon ?

L’immortalité.

Indispensable vanité.

Quoi qu’il en soit, je veux me soigner – pas seulement les blessures physiques,mais celles de mon coeur et de mon âme. Mon ventre peut toujours porter une cicatrice, je ne vois pas pourquoi je devrais en tolérer d’autres ailleurs, dans mon être. » (p. 155)

« Je vais lui dire toute la vérité ce soir, décida-t-il. Que sa mère aille au diable. Je vais m’asseoir dans ce restaurant et, avec Caitlin à mon côté, je lui dirai tout. Sur l’amour, la haine, le désespoir, sur la nuit qui a recouvert ma vie depuis deux ans. Peut-être posera-t-elle la main sur moi, et à l’endroit o se poseront ses doigts l’obscurité se détachera comme une vieille peau usée. Oui, c’est ce que je vais faire. » (p. 236)

Jennifer JOHNSTON, Petite musique des adieux, traduit de l’anglais (Irlande) par Anne Damour, 10/18, 2004 (Belfond, 2003)

Fin (provisoire) de la balade irlandaise

 

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